chez Nicolas Bokov

NOUVEAUX ECRITS ~ PUBLICATIONS ~ ARCHIVES bokovnicolas@yahoo.fr

Ma photo
Nom :
Lieu : Paris, France

3.8.17

RFI a parlé



http://www.rfi.fr/emission/20170727-ecrivain-russe-nicolas-bokov

l'Express mentionne "La Tête"






















l'Express juillet 1982...

12.7.17

"La Tête de Lénine" parmi les millionaires


24.6.17

mes livres en russe et en français disponibles sur Amazon

https://www.amazon.fr/-/e/B004N6IAQI
 (copier et coller dans la barre d'adresse...) 

"La Famille Chrétienne" me compte parmi les siens...

Cela fait chaud au cœur du vagabond...
Et en plus, elle titre avec de l’humour!

Les Éditions Noir sur Blanc ont fêté 30 ans

Après Lausanne, c'était à Paris au musée de Montmartre









2.6.17

Etonnants Voyageurs • Saint Malo 3-6 juin 2017



http://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?page=invites2017&id_article=21797 


25.4.17

"Entre nous" à la Radio Suisse














Merci de recopier le lien dans la barre d'adresse:
https://www.rts.ch/play/radio/entre-nous-soit-dit/audio/nicolas-bokov-la-tete-de-lenine?id=8497418

9.4.17

Le Temps (Lausanne)


la presse écrite vs. l'internet
lire tout: https://www.letemps.ch/culture/2017/03/31/nicolas-bokov-lecrivain-dont-kgb-voulait-peau

18.3.17

ce qu'on dit à la radio


https://www.rts.ch/info/culture/livres/8442475-les-editions-noir-sur-blanc-reeditent-une-satire-de-l-ideologie-sovietique.html (pardon, le lien ne s'allume pas... )

tps://www.franceculture.fr/emissions/les-emois/viser-le-chef-ou-la-tete-de-lenine-de-nicolas-bokov

13.3.17

La Tête de Lénine dans Le Monde


11.2.17

nouveauté: Le rire après Minuit






commander chez Éditions de la Caverne:




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24.1.17

В понедельник 30 января 2017 в 18.30.
Милости прошу на франко-русский
Литературный Вечерок в магазине Имка-пресс
11 rue de la Montagne Ste Geneviève Paris 5°
Вечер закончится
ДРУЖЕСКИМ СТАКАНЧИКОМ.

 

8.1.17

LIVRES DE NICOLAS BOKOV

Editions de la Caverne et autres

7.1.17

Organigramme

Vous êtes dans l'espace francophone
pour la vie de Marie Bokov
Théâtre
Rencontres & News
Imago Spirito Cagibi

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Résumés de mes nouveautés russes ~ La Prose Millenium ~
A l'Est de Paris ~ et aussi Echappée vers Reims

Livres de Nicolas Bokov en librairie

  
La Tête de Lenine debut-p. 47 pp. 48-95 p. 96-fin
[Nicolas Bokov] Nikto (Denoël, 1973, anonymement)
Ch.1-3 4-6 7-fin

Envie de miracle
En compagnie de Fernando Pessoa
Du livre de conséquences
Envie de prose (poèmes inspirés)
Envie de prose 2
Flandres : trois regards sur la plaine

1.9.15

Nicolas Bokov. La Zone de Réponse


15.6.13



5.5.10

tous les livres de Nicolas Bokov

sont présents à la librairie Editeurs Réunis
11 rue de la Montagne de Sainte Geneviève
75006 Paris
M° Maubert-Mutualité
tél. 01 4354 7446

2.2.10

Etre Ecrivain en France

13.11.09

livres de Nicolas Bokov à la Librairie Polonaise

123, Boulevard St Germain
75006 Paris
01 43 26 04 42







































toujours en vente

13.10.09

Nicolas Bokov lu par Cathy Bernecker

"La Zone de Réponse"

"La Conversion"

en préparation 

14.11.07

Nicolas Bokov. Un temps d’éternité. Récit

Nouveauté

La nuit, la mer a gelé.
Au matin, l’espace immobile s’est ouvert devant lui entre l’île et la côte lointaine. L’espace du silence. Seulement parfois, un léger bruit de verre fendu parcourait la baie : le mouvement des vagues soulevait la glace quelque part.
Denis respira l’air pur et froid.

Sur la surface blanchie de la baie il y avait çà et là des parcelles de glace noires, sans neige. Elles paraissaient dangereuses et pourtant à ces endroits, la glace était jeune et robuste. L’homme, méfiant, la frappa avec le pied et s’assura de son épaisseur. Quelques poissons montèrent de l’abîme, brillèrent un instant et s’évanouirent.

Ainsi cessa l’isolement de l’île où une ancienne connaissance de Denis, Théodore, lui accordait l’hospitalité. Le maître du lieu traversait quelquefois le détroit pour acheter des pommes de terre et des céréales à Kandalakchat, un bourg. Il y signait le journal des gardes-pêches, notait le passage des braconniers, les heurts s’il y en avait. Les saumons nageaient dans la mer. L’argent vivant, disait-on. Les gens venaient à la pêche, naturellement. Le jeu était dangereux, certes, mais il en valait la chandelle. Au moins, le gasoil pour le moteur des barcasses.

L’île, boisée de sapins et de bouleaux, mesurait un kilomètre sur un demi. La plage argileuse était encombrée de troncs et de branches ramenés par la mer, délavés par les vagues jusqu’à la blancheur de l’ivoire. Formant une haie, ils tendaient leurs extrémités vers le ciel bleu intense. Il y avait de quoi se chauffer pendant de longues années. Tout près, une source cristalline donnait une eau excellente ; en hiver elle gelait jusqu’au fond. Alors Théodore fendait la glace de la baie, remplissait des seaux et la laissait fondre sur le fourneau. La glace de la mer est douce.

Il était honnête et sérieux, le garde-pêche Théodore, au risque de sa vie. L’envie lui était venue d’être incorruptible, expliquait-il souriant en haussant les épaules. Ressentir une agréable fermeté dans le cœur, une sorte de justice, quoi. D’abord, tout alla bien, même si des avertissements lui étaient parvenus, et à son chien une balle. Une énorme bête de race garde moscovite. Un jour il sauta sur un braconnier. « Halte », cria Théodore dans l’extase de la poursuite. « Halte ! » L’homme se retourna, ayant senti le souffle du chien Attila sur sa nuque, et tira. Il ne rata pas. Il chargea de nouveau. Bien qu’armé lui aussi, le garde-pêche s’arrêta net, saisi par le pressentiment aigu que l’affaire allait devenir irréversible. Près de la côte, deux autres personnes assises dans les barques attendaient le final, la tête cachée sous le capuchon de leur imperméable. Théodore ne les reconnut pas.

Depuis ce jour-là, il devint plus indulgent, lent, philosophe. Il découvrit la passion de la lecture, surtout l’œuvre de Bounine, prénommé Ivan. (Entre nous, écrivain émigré. Prix Nobel 1933, quoique russe d’origine). Ses livres, on les lui donnait presque en cadeaux dans l’unique librairie de la ville, voire sur toute la mer Blanche. Les marins lisent peu.
Denis était arrivé dans cette contrée un mois auparavant. En effaçant ses traces, se dissimulant dans l’espace enneigé de l’empire. A Moscou, il présumait l’approche du jugement dernier, ironisait-il, essayant de surmonter la situation. Sans travail, licencié conformément à son propre souhait, selon la formule d’usage, il sortit un jour de chez lui. Un inconnu, appuyé contre le mur, lisait le journal. Abandonnant aussitôt sa lecture, il en fit un rouleau et marcha sur le trottoir derrière lui, puis il attendit Denis à la porte d’une boulangerie. Il prit le même wagon du même métro. En début d’après-midi, un autre inconnu en civil, plus âgé et mal rasé, remplaça le premier. Le soir, un troisième protégea sa sortie avec Nina, celui-ci un peu différent : osseux, sportif, nerveux.
Denis s’en amusa le premier jour. Son amour propre gonfla, devenir si vite un Vip, voyons ! Le deuxième jour, il apprécia encore son importance aux yeux de la puissance mondiale nucléaire, se demandant si des grains de mégalomanie n’avaient pas germés dans son esprit. Le jour suivant, il essaya de parler à son compagnon imposé. En vain. Et puis cette escorte silencieuse devint pesante. Il voulut s’esquiver mais cela ne plut pas, au point qu’un des hommes le rattrapa à la sortie du métro et lui porta deux coups forts et rapides dans les côtes. Denis se plia en deux.
Il pensa à fuir. La veille, à partir de son fixe, il téléphona à Nina, son ex, et comme ils en avaient convenu, il l’invita à déjeuner chez lui le jour suivant. A trois heures du matin, il sortit, sac au dos, personne ne guettait. Il marcha à pied jusqu’à la ligne de banlieue qui traverse la capitale et quitta Moscou en direction du nord, puis continua en stop vers la Venise du nord, Pétersbourg. Le matin ses amis ne le retrouvèrent pas, on le comprit. « L’exactitude, c’est la politesse des rois », répétait Nina dans le combiné. « Voilà qu’il n’était plus même prince. Peut-être était-il parti voir ses grands-parents ? »

Au-delà de Léningrad, ou Pétersbourg pour les intimes, commence le pays où être moscovite revient à être français en Turquie. Au nord, on ne pose pas de questions superflues. A Petrozavodsk, sur le lac Ladoga, on l’invita à dormir au foyer universitaire. Puis, à la gare de Kandalakchat, imbibée de l’odeur de suie, un homme avec une brouette pleine de bûches ne demanda pas à Denis pourquoi il cherchait à dormir chez lui. Théodore non plus ne s’étonna pas de le voir se profiler devant le foyer des gardes-pêches. Le soir, un club de bla-bla s’y tenait, ainsi qu’une beuverie.
Le garde-pêche avait connu les tournants du destin, entre autres quelques années de camp aux contreforts de l’Oural. C’est là qu’un copain lui conseilla la mer Blanche. Il y trouva du travail, jouissant même d’une réputation de brave homme.
« D’accord, tu peux passer un moment chez moi », dit-il. « Va sur le quai et attends-moi, je signe le journal et je te rejoins ensuite. Va à la cafétéria ».
Une vaste salle donnait sur la baie. Quelques rares têtes se tendirent vers lui à la manière des oies quand il apparut dans l’entrée. L’employée du bar rajusta machinalement sa coiffure, sans le regarder, mais sentant tout de suite sa présence. Les épouses du Nord savaient bien garder leurs mâles mais les buveurs attitrés perdaient le talent pour l’amour. D’ailleurs, on parlait parfois d’aphrodisiaques sûrs, les reins d’ours blanc ou le sang frais du renne.
« Nathalie », se nomma la serveuse, sans attendre la question. Il la trouva plutôt jolie. Elle ne savait pas quoi verser dans le verre de l’inconnu, qui habitait, d’après son manteau, une grande ville. Le choix était piètre : un soi-disant porto, un vin blanc géorgien ou du jus de tomate bulgare. Le thé, naturellement, il est superflu de le mentionner. Nathalie s’occupait à ouvrir un énorme bocal de jus de tomate, mais le couvercle rouillé ne cédait pas. Les pêcheurs en boiront pour faire passer le goût de la vodka, interdite de vente ici mais les hommes apportaient leur bouteille.
Le pull-over de la serveuse lui sculptait joliment les seins ; par-dessus elle avait une veste épaisse, noire, doublée de coton, que Balzac décrivait déjà, amoureux, dans « Séraphîta ». Sous Staline cette veste était devenue un costume national : on la recevait lors du premier séjour au camp et ensuite on ne la quittait plus pour cause de pauvreté.
Denis demanda du thé. Son verre, posé dans un porte-verre noirci se trouvait devant lui sur la table. Qu’on est bien, quelle merveille de paix ; l’eau noire de la baie, le ciel gris ; personne, pas même de mouettes. Sur la table, une toile cirée parsemée de petites fleurs bleues.
Les planches du sol craquèrent sous les pas d’un entrant. Denis d’un coin d’œil vit Théodore.
« Bon, on s’en va. Bonjour, Nathalie. Alors, Denis, aimes-tu déjà notre beauté nordique ? Et quelle chasseuse ! La martre, l’écureuil, elle tire sur eux comme une déesse. Nathalie, tu es Artémis ». « Qui suis-je encore ? » s’offusqua-t-elle mais elle se calma en voyant à la mine de Denis qu’on lui attribuait un nom estimé.
La barque battait légèrement contre le bord du quai. Il y en avait quatre autres et encore une vedette, celle du directeur, le grand chef du saumon. Par lui, le précieux poisson arrivait dans la ville et nageait ensuite par les ruisseaux des connaissances importantes. Mais s’il fallait, il était incorruptible, le camarade Mordine. « Vous dites, du saumon pour le mariage ? Impossible. Bon, pour l’honnête homme que vous êtes, trois kilos, pas plus. D’accord, merci ».
Le moteur, cédant aux injures, démarra finalement. Ils s’éloignèrent de la côte, au plaisir grandissant de Denis.
Les soldats de la garde frontalière viennent rarement par ici. La zone interdite commence plus loin. Et puis, la Frontière. Là-bas, on tire sans avertir. Dans le cinéma, bien sûr, on appelle : halte, qui est-ce ? Mais si quelqu’un bouge sur la Frontière, c’est un ennemi, c’est clair ? Un ennemi tué apporte une permission de plusieurs jours ; si on a de la chance, des vacances chez soi. Pour un blessé, un blâme : il pourrait ramper à l’Ouest.
En barque, douze kilomètres à vol d’oiseau, son île est la plus proche parmi celles qui forment un arc qui s’en va dans la mer Blanche. En réalité, elle n’est blanche qu’en hiver. En été, elle est noire. Le ciel bleu profond se reflète dans ses eaux. Il y fait très calme, parfois. Des oies volent vers le nord et quatre mois plus tard elles sont de retour, migrant au sud. Elles crient, mélancoliques, dans le ciel : gâ-gâ-gâ… « Denis, as-tu remarqué, regarder longuement au loin rend triste ? Sais-tu pourquoi ? On ne l’explique pas à l’université ».

« Alors, ça va, à Moscou ? Je voulais y passer mes vacances, j’ai téléphoné à Boris, il disait que le temps était mauvais. Alors, je suis allé sur la mer Noire. Là-bas, il y a du soleil ! Des vignes ! Bon, tu connais. Je voulais me loger chez Dimitri mais il disait que le temps allait se gâter. Grégoire, le biologiste, m’a accueilli, il étudie les dauphins. On peut les envoyer avec une mine contre un sous-marin. Au début, les dauphins étaient confiants, ils s’entraînaient facilement. Mais après la première expérience véritable, lorsque l’un de leurs s’est fait déchiqueter, ils devinrent pensifs. Ils rebroussèrent chemin sans atteindre leur but. Un message passa entre eux, tu comprends ? Les biologistes cherchèrent donc comment les duper à nouveau. Grégoire m’apporta un sac à dos plein de livres ; je lus pendant trois semaines. La mer, je ne la voyais presque pas. Tu sais, Rita va venir, elle aussi. Tu connais Rita ? »

Denis la connaissait. Ses parents lui avaient fait épouser, chanceuse, un étudiant à part, issu d’une famille de diplomates. Chanceuse, oui. Ils iraient à l’étranger, ramèneraient tout de là-bas. Mais après une année avec son mari, elle s’ennuya. « Chicaneur », disait-elle, « j’en ai marre » ; et elle passa sur notre berge. – « Sais-tu où tu vas ?, crièrent ses parents. – Là où ils iront tous, tôt ou tard ! »
Une fois, Théodore se trouvait chez des amis à Moscou, et Rita y passait par hasard. Elle le regarda. Lui, maigre, sec, une barbiche pointue à la mongole. Il s’en alla avec elle, pour acheter des cigarettes, et lui parla. Un homme d’expérience, quoi. Il avait connu des déboires, lui. Tout le contraire de son petit mari Vladimir : un moustique le pique, il court au téléphone : papa, papa ! « Rita, dit Théodore, ne pars pas si vite, viens avec moi, je connais un café sympa, des poètes y viennent. On y joue de la guitare. Ils sont des nôtres. » Elle hésitait mais lui ne perdit pas de temps, l’enlaça et l’aida à monter dans un trolleybus moscovite, si bien chanté par les bardes.

La proue de la barque coupait les vagues, la poussière d’eau froide, hivernale volait à leurs visages. Théodore passa une cape à Denis et s’en mit une semblable. On disait que les braconniers avaient leurs planques sur les îles désertiques. On les fit chercher, en vain. Où cachaient-ils les filets et leur fumoir ? L’usine de la ville se vantait de la meilleure qualité ; le précieux poisson partait vers la table des gens importants de toutes les capitales, y compris en Europe, pour revenir ensuite, obéissant à la loi naturelle, mais cette fois… en devises d’or.

« Voici notre île », dit Théodore, guidant la barque sur un bout de canal dont les bords étaient formés par des troncs lisses délavés. Il sortit le moteur de l’eau ; la barque s’enfonça dans un pneu fixé sur un pilotis. « Ton arrivée est réussie. Personne ne t’a prêté attention. S’ils me posent des questions, je dirai, que tu es un biologiste de passage. »
L’isba était petite, à deux fenêtres, facile à chauffer. Le poêle, énorme, russe de nom, avait une couchette pour dormir pendant les grandes gelées. Des lits en planches. Une table. Un réduit pour les bûches. Encore un réduit et une dépendance extérieure, son frigo. Pour y mettre le poisson ; vide, pour l’instant. Pas de sous, non plus, et c’est bien : avec l’argent maudit, les beuveries commencent, le mal de tête, et les ennuis de foie aussi.
Une autre isba, minuscule, servait de sauna. Sa fenêtre, toute petite ; une lampe à pétrole. « Tu vois, ça fonctionne bien. J’ai une radio mais ces derniers temps je m’en lasse : la radio a sa vie à elle, et moi, j’ai la mienne. En hiver, je m’occupe à scier le bois. Vois-tu tous ces troncs que la mer ramène : lisses, secs, blancs. Regarde, l’un d’eux est arrivé avec une lettre gravée à la hache : venez nous sauver sur îles solovki petrov. Trop tard, cher Petrov, je lis ton tronc avec compassion mais trop tard. Ecoute, Denis, tu m’écriras ainsi, s’il faut, ça me parviendra, plaisantait doucement Théodore. D’ailleurs, notre époque s’est apaisée, presque tous survivent ; les adresses sont connues ; les épouses peuvent venir voir leur homme. »

La nuit, Denis sortit pour regarder les étoiles. Il leva la tête et poussa des « oh ! » Des flèches vertes et bleues traversaient le ciel, des cercles s’allumaient, des spirales éclataient en étincelles. Il n’y avait pas des cascades de couleurs, pas encore à cette altitude, mais le spectacle époustouflant se déroulait déjà là. Denis resta dehors jusqu’à ce que le froid le transperce. De retour au chaud, se recroquevillant, il s’assit à la table devant la lampe à pétrole. Les flèches célestes avaient atteint un point secret de son âme. Il entendait des mots, des vers, des phrases qu’on ne dit pas au quotidien. Il les nota.

Théodore perça une trouée dans la glace devenue épaisse d’une trentaine de centimètres. Ils avaient apporté des tabourets et les cannes courtes d’hiver, et ils s’étaient installés sur le bord. La méthode était simple : plonger un devon et agiter la canne de temps en temps. Ce bout de métal équipé d’un hameçon faisait des pirouettes dans l’abîme. Un poisson… admettons, s’imaginant que c’était un autre poisson plus petit – son butin prédestiné et légitime – le dévorerait. Bizarre que l’on le trompe si facilement. Mais l’homme, pauvre homme, pensa Denis, en est-il à l’abri ? Il suffit qu’une femme joue de la fente de sa jupe pour laisser apparaître une parcelle de sa cuisse, et ça y est, voilà toute une foule bouche bée, les yeux écarquillés.
Denis sentit un coup arrivé de la profondeur noire par le fil. Il tira la canne. Un poids s’était accroché à sa ligne; très vite, le museau d’un poisson apparut dans la trouée, sa bouche pleine de petites dents pointues. Il sortit le butin sur la glace. Un petit cabillaud, à la peau brune tachetée de noir. La belle étrenne, dit Théodore, et il tira sa canne, lui aussi. Ses mains tremblaient déjà de la passion. Leurs cœurs battaient fort, le monde autour d’eux s’estompa. La neige commença à tomber, douce, silencieuse, le vent, se levant, traînait des langues blanches sur la glace polie; des flocons s’accrochaient aux aspérités invisibles, les îlots noirs disparaissaient peu à peu. La neige couvrit les deux hommes, leurs dos et leurs chapkas. Ça ne mordait plus. Ils ramassèrent les poissons, une trentaine. Quatre kilos à peu près, dit Théodore. Il restait encore de la farine. Et des patates.

Un seau d’eau s’était couvert d’une fine croûte de glace. Théodore pratiqua prudemment un petit trou au milieu et vida l’ustensile. Puis, oh prodige, un cylindre de glace transparent sortit aisément.
« C’est un piège, dit-il. J’ai vu les traces d’une hermine sur l’île. Elles ne vivent pas ici mais y passent en hiver. » En effet, une lignée de petits trous couplés marquait la neige. Théodore posa le cylindre de glace sur les traces. « Sans même un appât, s’étonna Denis. Par pure curiosité l’hermine y pénétrera, mais elle ne saura pas en sortir, dit le garde-pêche. Etrange, non ? »
Un son long et méconnu traversa le silence matinal ; il se répéta. Ils coururent dehors. Un klaxon enrhumé peinait à les atteindre. Théodore installa d’énormes jumelles marines sur une petite plate-forme fixée à un poteau. « Un camion, dit-il. Quelqu’un est arrivé. C’est Rita, bien sûr, qui d’autre. Apporte-moi la carabine, s’il te plaît. »
Le coup de feu fendit le silence. A travers les jumelles on voyait la côte et la route bordée de sapins qui s’approchait ici de la baie. Dans le champ de vision, un point noir apparut qui bougeait, descendant la pente vers la mer.

« Rita, sourit Théodore, content. Alors, elle est venue quand même. Je vais la guider, dit-il en chaussant les skis. Il traînait une autre paire attachée à une ficelle. Huit kilomètres en ligne droite, deux heures de marche si c’était à pieds. Avec les skis, on est plus rapide, c’est sûr. Peux-tu balayer un peu la maison et allumer le poêle ? Cuisine quelque chose, eh ? »
Denis resta seul. Soudainement, il sentit la suavité de la solitude dans le silence absolu. La neige couvrait l’île entièrement. Les tiges élevées de l’herbe se courbaient sous le poids des flocons accolés. Des arcs-en-ciel minuscules s’allumaient ici et là sous le soleil. La nature paraissait douce, domestique, prête à ronronner sous la main, comme un chat. Attention : le froid va griffer cruellement la chair. Vite, auprès du feu. La flamme commença à gronder, prenant de la force dans le poêle ; la fumée montait en une colonne laiteuse verticale. L’air ne bougeait pas.
Il se souvint de Rita dans un atelier d’amis peintres, de ses lèvres. Son regard enchanté collé à un tableau, un paysage flou, peint par des touches de couleurs fraîches.
Le profil de Rita avec son menton retiré, le menton d’Eve, disait-il, on le voit sur certains chapiteaux médiévaux. La sensualité puissante et palpable qui appelle à y plonger et oublier tout. Il avait remarqué les muscles sculptés de ses jambes sous les bas. L’art demeure saint, mais le regard du jeune homme voulait se nourrir d’autre chose.

Maintenant il les voyait. Il entendait les rires de la fille entourés du silence cotonneux de la neige. Avec les jumelles, il voyait désormais leurs visages tout près, confus de les regarder à leur insu. Les courbes noires des sourcils et les joues rosies de Rita. Le givre blanc s’était accroché à ses boucles sorties d’un bonnet de laine multicolore avec un pompon rouge. Les mouvements de Rita skiant étaient d’une grâce animale. Quant à l’homme, il glissait lourdement, sûr de lui, expirant des bouffées de vapeur, comme un bœuf.
Les visages, énormes, débordaient du champ de vision. Un grain de beauté sur la joue de Rita montrait son duvet. Il devinait la couleur de ses yeux : marron. Elle aussi, elle le regarda dans les yeux, il baissa les siens, gêné, et pensa, on ne peut pas fixer le visage d’une femme sans conséquence. Sans punition pour ceux qui ont prononcé des vœux. Mais lui, il pouvait. Il regardait avidement, un courant de volupté circulait dans ses veines ; un peu agacé par la présence du garde-pêche. Mais un rappel de la camaraderie éteignit son ardeur. Le craquement de la neige sous les skis devint d’un coup audible. Eh, cria Denis, debout sur la côte. Eh ! Ils répondirent et agitèrent les mains dans l’air. Denis courut sur la glace.

« Quelle surprise », rit la fille. Ils s’embrassèrent. Le parfum singulier de la fraîcheur des cheveux féminins enneigés le troublait. « Alors, ça va, père noël apprenti ? dit-elle. J’apporte du saucisson, et encore un peu d’argent de la part de Serge. Il disait que tu pouvais être là. Voilà. Des conserves aussi, les boîtes m’ont broyé le dos, du fil à pêche, deux bobines pour Théodore et des livres pour que la mousse ne le recouvre pas sur cette île. »
Rita agissait en maîtresse de l’isba. Elle jeta un coup d’œil dans les réduits, leva le couvercle de la casserole : « Oh, ça sent bon. Les gars, vous êtes les cuisiniers aujourd’hui, soit, demain, je vous aide. Théodore, penses-tu aller à la chasse au lièvre ? » Mais le garde-pêche souriait, content de la présence de Rita : « Pas la peine, ils viendront d’eux-mêmes sur l’île, il faut attendre quelques jours.

– Alors, quoi de neuf à Moscou ? – Comme toujours. Petit Pierre s’est fait arrêter, vous êtes au courant ? On a fouillé chez Vania, pour ne rien trouver. Tania s’est brouillée avec lui à cause de Zoé, maintenant ils sont ensemble de nouveau. Zoé pleure : moi, je pensais qu’il t’avait plaquée. Tania ricane : où irait-il, sans permis de résidence à Moscou ? Et toi, Zoé, tu ne peux pas le faire enregistrer chez toi, ta mère n’en veut pas. On a fait enregistrer déjà cette canaille d’Alexandre, dit-elle, le premier mari de Zoé. A quoi bon un deuxième ? Bon, passons. J’étais au théâtre pour Les Trois sœurs. Ça, c’était quelque chose. Tchekhov est super moderne. La tension folle montait à faire des barricades le lendemain. Un type dans le parterre, qui ne se cachait pas, vérifiait, le livret à la main, qu’on n’avait pas changé des virgules. Théodore, que fais-tu encore, tu sais que je ne bois pas. »

Denis s’ennuyait à boire, il préférait simplement être assis à côté de Rita et bavarder. Théodore les regardait, attendri. « Sacha – tu le connais ? – il dit que tu as bien fait de partir. Eux, ils ont leur plan quinquennal pour les ennemis de classe, qu’ils en cherchent d’autres. »
La jeune Rita, voilà qu’elle est devenue adulte. Son attention s’est divisée, fêlée, depuis le premier coup d’œil sur Denis, alors à Moscou. Comme si son air pensif promettait quelque chose cachée dans la profondeur de son âme. Très curieuse, elle aimerait s’y rendre, dans ce pays labyrinthique, où tout respire l’aventure.
« Tu n’as pas de bains, Théodore, n’est-ce pas ? dit Rita. Mais si, un sauna. D’ailleurs, c’est samedi aujourd’hui. Du bois est prêt, le poêle est allumé, la glace a fondu. Tout un bac plein d’eau. »
Le sauna occupait une isba plus petite. Le poêle ouvrait sa gueule à l’extérieur, dans un espace protégé par un avant-toit. Un gros bac de fer y était incrusté, plein d’eau fumante, trois bancs en bois longeaient les murs. Une pierre saillait du poêle, destinée à produire, une fois arrosée, de la vapeur. Une fenêtre toute petite, une lampe au verre cassé. Quelques fagots de branches de bouleau dont les feuilles sèches exhalaient une odeur merveilleusement nostalgique, presque un parfum.
« Bien mangé, Rita ? Tu peux y aller la première. C’est simple : tu prends de l’eau chaude dans un bassinet et puis tu ajoutes de l’eau froide. Comme partout, quoi. Tu n’aimes pas la vapeur, je m’en doutais. Denis, va mettre des bûches dans le foyer. »
Il était content de la mission imposée. Il mit des morceaux de bois sec ressemblant aux os d’un mammouth. La porte du sauna s’ouvrit, grinçante : « Denis, es-tu encore là ? Peux-tu prendre ma montre, j’ai oublié de l’ôter. »
Il accourut et, visant mal dans la pénombre, saisit par hasard le bras de Rita ; un moment, il le garda dans sa main, immobile, obéissant, chaud. Ce contact l’électrocuta. Le contour d’un corps nu dans les lueurs de la lampe le fit retenir le souffle. Rita ferma la porte avec bruit.
Cet instant suffit à Denis pour faire jaillir une fontaine de mots. Il redevint l’homme qui chante, le poète. Quelle fraîcheur dans l’existence ! Pourtant, rien de nouveau à prévoir dans leurs rapports. Il chantait le possible, c’est tout. L’intérêt de Rita pour lui était incontestable. Ce n’était pas Théodore qui l’apaiserait. Les caresses du garde-pêche s’annonçaient comme un gage pour atteindre Denis, voilà. Une sorte d’impôt. Pas trop lourd, d’ailleurs, peut-être même pas du tout.

Théodore écoutait la radio comme si de rien n’était. Il avait fabriqué un casque assurant qu’il entendait ainsi beaucoup mieux les paroles à travers le bruit des brouilleurs. Mieux : ils avaient, là-bas, assez de cervelle pour trouver une speakerine avec une voix haute et aiguë, un peu garçonne, qui perçait bien le grondement. « Eh, Théodore ! Quoi ? Alors, qu’ont-ils vu à Moscou depuis Londres ? Quoi ? Ah ? Rien de nouveau. Petit Pierre s’est fait arrêter. Ça, on l’attendait. C’est tout. Tu le connaissais ? Oui, je le connais. On ne le verra pas pendant un moment. Si eux ne nous le font pas rattraper là-bas... »
La porte grinça. Rita, enveloppée de vapeur, les cheveux tombants, lisses et brillants, se tenait sur le seuil. Ses yeux étincelaient gaiement.
« Une véritable nymphe, dit Théodore admiratif. D’abord, la reine blanche, et maintenant, une nymphe. Sirène. C’est notre tour maintenant. »
Ils se savonnaient dans le crépuscule jaunâtre. Théodore arrosa la pierre saillante du poêle, et l’eau explosa en vapeur, leur brûlant les poumons. Denis n’aimait guère ce sport national. Agacé il médisait même : voilà que toute notre cervelle s’en va avec la vapeur. « Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? » Théodore tendait l’oreille pleine d’écume. « Je sors, ça y est. Quel ennui. » Pas la peine de s’essuyer : l’air chaud le sécha dans l’instant. Il mit les bottes de feutre et les skis, tout nu, et glissa sur la glace de la baie. La vapeur montait de son corps. Dans le ciel, une bataille muette se déroulait lançant des flèches bleuâtres ; des spirales vertes tournoyaient follement. L’air glacial caressait sa peau sans pouvoir s’y accrocher. « Petit Denis, tu vas prendre froid », cria Rita le cherchant du regard dans la nuit, et elle le devinait, avec émotion, nu. S’il faisait un peu plus clair… mais comme ça, pas de honte, c’est admis, c’est bien.

Denis dormait dans le sauna refroidi et séché, bercé par l’arôme âpre des feuilles de bouleau. Théodore, content que son ami ait prévenu sa demande, accepta facilement son sacrifice. Il lui fournit un matelas rembourré du foin de l’été. Les épaules couvertes de son manteau, Denis était assis près d’une table improvisée, devant la lampe, stupéfait par l’abondance des mots. Des souvenirs. De l’amour. Ne supportant le silence solitaire, il sortit murmurant quelque chose comme « ton don fleurira… ».
L’étoile polaire, énorme, brillait. Il lui semblait devenir fort, indestructible, tel un colosse à côté de son quotidien de citadin moscovite. Mon Dieu, pensa-t-il, j’écrivais une thèse ! Quelle idiotie. Merci, Providence, tu m’as sauvé de leur harnais. Ceux qui voulaient le capturer prirent l’image des corneilles ridicules et méchantes. Ils se battent toute leur vie pour un morceau de fromage. Pour le rendre au renard, ricana-t-il.

Midi passé, Théodore et Rita se réveillèrent. Denis vit alors la fumée blanche sortir de la cheminée pour annoncer qu’il pouvait frapper à la porte. D’ailleurs, le garde-pêche déjà l’appelait : « Denis… où es-tu… viens prendre le thé. » Rita le salua avec un sourire quelque peu embarrassé, comme si quelque chose frôlant la trahison s’était passé la nuit. Elle portait un pull-over rose et un collant en laine noire. « Le costume d’arlequin te va bien », plaisanta-t-il. Elle fut soulagée ; il ne lui en voulait pas.

« Mes amis, notre déjeuner est encore à l’eau ! » Tout en plaisantant, ils entouraient la trouée. Rien ne mordait. « On dit qu’une femme à la pêche amène la malchance », dit Théodore. Soudain, Rita agita sa canne en poussant des glapissements, elle tira le fil mais un être fort vivant résistait dans les profondeurs noires, se débattant, quoique déjà prédestiné à être avalé par ces trois corps, les nourrir et les renforcer. Rita tira le fil, un museau apparut dans l’eau glaciale et cristalline. « Ça alors ! Tu as de la chance : c’est un saumon. Alors, ça ! Qui disait qu’une femme à la pêche… ? » Rita triomphait. Les cristaux blancs du givre s’accrochaient à ses cils et ses sourcils, ils brillaient.

Ils étaient bien, assis dans l’isba, autour de la table avec la gamelle de soupe fumante. L’après-midi s’étirait dans le calme. Théodore essayait d’écouter la radio, s’indignant des brouilleurs : « Dans quel pays merdique nous vivons. » Rita, près de la fenêtre, peignait une charmante petite aquarelle. Denis gribouillait, inspiré et heureux. Le soir ils sortirent et s’éloignèrent de l’île pour voir toute la coupole céleste étoilée. Ils se souvenaient des noms des constellations. « Regarde, Sirius ! Où, où ? Et voici Orion. Regardez par là, on la voit très bien, Andromède ! » La nébuleuse brillait d’un bleu magnifique.
Denis alla au sauna pour dormir, malgré les questions appuyées de Théodore, y était-il à son aise ? Ne voulait-il pas apporter son matelas et s’installer sur un banc dans l’isba, avec eux ? L’hospitalité ranimée de Théodore cachait quelque chose. Des excuses, ou peut-être des prétextes. Dans le silence nocturne Denis s’imaginait des mouvements et des bruits, là-bas, chez le garde-pêche.

« Demain, nous irons à la ville, Rita. Et moi, alors ? Vexa-t-elle. On n’a que deux paires de skis, hélas. J’ai besoin de Denis, il nous faut des céréales et des patates. Je vais essayer de trouver des skis pour toi. La prochaine expédition, nous la ferons à trois, promis. Tu n’as pas peur de rester seule ? Et la carabine est là, regarde, sur le mur. » Rita boudait : on l’abandonnait. Pour aller à la ville en ligne droite, il y a douze kilomètres. Par la neige égalisée, une heure et demi de ski. En réalité, plus longtemps, à cause de la glace nue et dure par endroits.
« Eh…! » Une voix mélodieuse les appela. Ils se retournèrent et ils virent une figure sur la côte escarpée. Rita agitait de la main. Eux aussi lui firent signe. Le crissement régulier de la neige sous les skis rappelait l’amidon écrasé dans les draps. La vapeur de la respiration sortait de leur bouche. Le garde-pêche ouvrait la marche, lourd, expérimenté. « Ici, les gens sont bien. Ils chérissent leur liberté. Beaucoup ont connu la prison, des anciens zéka. Tiens, la glace est comme polie par ici. »
Le vent emportait la neige. Les skis partaient à droite et à gauche. Et puis, la couche douce recommençait. On devinait le soleil dans le ciel laiteux. La neige était grisâtre : il gelait fort. Cependant, de grands gels en dessous de moins quarante n’étaient pas fréquents en bord de mer. Le froid mortel commençait plus loin, de l’autre côté, dans la toundra. Ce n’est pas encore la Sibérie, eh oui ! Ayant bavardé de la sorte, ils se turent, envahis par le rythme du mouvement, du craquement de la neige et des lanières de fixation.
Bonjour, Kandalakchat, ville excellente. Soufflant de la vapeur, ils montèrent sur le quai et entrèrent dans la cafétéria. Ce sont des gens forts, venus de loin, chasseurs et pionniers, se dit Denis. Il y avait cinq ou six solitaires, assis dans la salle ; fatigués par l’alcool, ils s’accrochèrent au regard des nouveaux venus pour une seconde, ne firent qu’un signe de la tête, et retournèrent à leur somnolence.

« Nathalie, ma belle, pouvons-nous laisser nos skis par ici ? Je serai ton débiteur. » L’hôtesse vérifia machinalement sa coiffure, et s’essuya rapidement les mains avec un chiffon pour leur serrer la main. Un homme sobre dans le Nord, c’était un trésor à prix d’or ! Par ici, les femmes aussi étaient fortes, endurantes. Si leur homme tombait quelque part, on leur envoyait un messager : ton mari est allongé par ici ou par là… à côté de la poste. Elle s’empressait alors de venir avec la luge, avant que la milice ne le prenne. Si la milice le trouvait la première, elle le retenait au poste, pour le faire dégriser, ça revenait cher, avec une amende en plus. Quant aux sous, on en avait peu.
« Vous n’êtes donc pas mariée, Nathalie ? » A une telle question imprévue, la serveuse s’adoucit et s’empourpra. « Regarde, Denis, quelle belle fiancée, non ? Tais-toi, Théodore, seigneur des harengs ! rétorqua-t-elle. On raconte qu’une demoiselle est venue chez toi, pas vrai ? Alors les autres n’ont pas le droit, ou quoi ? »
Nathalie sortit de derrière son zinc, comme si elle voulait épousseter les miettes des tables, elle marchait sur des talons hauts, martelant les planches ; ses jambes, on ne les voyait pas, mais on les devinait puissantes, voilà !

Théodore s’en alla signer le journal de service, Denis se promena en ville. Il passa par la poste et lut une affiche indiquant que le téléphone fonctionnait. Ensuite il trouva la librairie. La vendeuse était seule, deux écolières achetaient des cahiers. Au mur, le portrait officiel d’un camarade important. Et un autre plus petit d’un homme au regard doux, habillé à la mode d’une toute autre époque : Jules Verne. Son copain capitaine Gatteras passait, dit-on, par ici.
Quelqu’un entra dans le magasin : « Bonjour, Nadia, je t’apporte des noix de cèdre, fraîches, pleines, excellentes. M’as-tu inscrit sur la liste d’attente pour Le voyage au centre de la Terre ? Combien d’exemplaires en recevra la région ?
– Trois, dit la fille. Et le premier secrétaire du parti les veut tous.
– Comme toujours, voyons ! s’écria l’homme, désespéré. Tiens, je vois une nouvelle tête, bonjour, camarade, je suis le directeur de l’école, ainsi que de l’école technique. Je vois, que vous n’êtes pas d’ici, vous êtes du centre, n’est-ce pas ? » Denis, se dérobant, lui dit : « Je suis de passage, je dois m’en aller. »
Il n’y avait que de la neige dans les rues. Ecoute, on va au resto, d’accord ? Proposa le garde-pêche. Il y a une salle éclairée, un peu de musique. Nous dormirons à l’hôtellerie des gardes, il y a de la place. Le chef est parti à Mourmansk.

Ils commandèrent une bouteille de vin moldave et des cuisses de poulet hongrois. Des pommes frites polonaises. La glace était fabriquée sur place avec du lait importé de Lettonie. « Ici, nous avons beaucoup de froid et de neige, plaisanta Théodore. Sur la pente de la colline il y a aussi une piste de slalom internationale. Je vais te dire une chose, Denis : je tiendrai là encore une année. Ensuite je partirai. A Moscou aussi, il en faut des gardiens ! Mais le règlement est plus sévère, je n’aurai pas le droit à une arme. Etre vigile n’apporte rien sauf le permis de résidence.
Tu vois Rita, qui aurait pu croire qu’elle aurait plaqué l’autre ! Est-elle amoureuse du vieux champignon que je suis ? Elle a besoin de quelque chose de solide. Des enfants. Ce n’est pas pour moi. J’ai déjà une pension à payer. A ta santé. On commande autre chose ? »

La nuit arriva d’un coup. Les fenêtres noires sans rideaux. L’appareil jouait des rythmes d’une autre époque, un fox-trot. Et même quelque chose d’audacieux aux notes américaines. Les clients venus en bottes de feutre les enlevaient et mettaient des souliers. Ils marchaient, tapant sur le sol, s’encourageant pour intervenir au milieu de la salle. On ne vendait pas de vodka ici, on l’apportait dans les poches. « Tu peux vivre chez moi autant que tu veux, dit Théodore. Rita part dans une semaine. Si je comprends bien, ta carrière est cuite. » Denis pensait qu’il devait s’éloigner des capitales pour se faire oublier. Ensuite il trouverait une place de gardien ou, plus populaire, de surveillant de chaufferie : ajouter de la pression à la vapeur s’il fallait ou, au contraire, la diminuer.
– Un excellent projet, mon petit Denis. Je propose d’aller déjà chez les gardes. Gardons un peu de place dans notre estomac : là-bas, on boit, refuser de boire avec eux revient à les vexer mortellement.

Ils marchaient. Le pied cherchait la partie ferme et dure sur le pavé. Il n’y avait pas d’éclairage. Théodore, habitué à se déplacer dans la nuit, se dirigeait vers la mer. « Attends », dit-il, puis il tourna vers un tas de neige. Denis suivit son exemple.
Se boutonnant, ils continuèrent la route. Brusquement une lumière de lampes électriques les frappa aux yeux. « Ne bougeons plus ! dit une voix ferme. Contrôle des papiers ! » Trois, quatre, cinq gars brillaient de tous leurs boutons de cuivre ; la milice sans doute. « Les gars, qu’est-ce qu’il vous prend, commença Théodore, étonné de cette descente. Nous sommes d’ici, moi-même, je suis garde-pêche, d’ailleurs, je te connais, tu t’appelles Alexandre », continua-t-il en se tournant vers un jeune milicien. « Beaucoup me connaissent, ricana le milicien, vous allez nous suivre ».
Denis n’avait pas peur mais déjà un petit froid bien connu campait dans son ventre. Tout ça était étrange. Un milicien resta avec eux, les autres partirent dans la nuit. « On va vérifier », dit-il, voyant probablement qu’ils commettaient une erreur, les citoyens n’étaient même pas ivres. Denis fit semblant de glisser et, en tombant, entraîna le gardien de la paix dans sa chute. « Ah, voilà comme tu es ! Cria-t-il se roulant dans la neige. Chien, je vais te faire chier ! Il tenait dans sa main un objet pointé vers Denis. Avancez, merde ! »

Ils plissèrent les paupières dès qu’ils traversèrent le seuil du poste. « Les citoyens urinaient sur la place Lénine, annonça le milicien couvert de neige comme un père noël éméché. C’est bien, dit le milicien de veille, profanez donc le monument. Personne n’urinait, dit Théodore. Qui pouvait voir le monument en pleine nuit ? Ensuite, il m’a poussé, dit le milicien. Ah bon ? Alors, c’est sérieux, résistance aux représentants du pouvoir ! Ivre ? Il faut vous dégriser, citoyen. Ivan, ramène-le. » A l’instant même, les miliciens avaient séparé Denis de Théodore et poussé derrière l’épaisse grille de bois. A sa rencontre montait un énorme moujik portant un tablier en cuir : « Alors, trop bu, camarade ? D’abord, on va prendre une douche. A quoi bon, esquivait Denis, je n’ai rien bu, veux-tu que je souffle ? » Le géant s’inclina vers lui, tel un cyclope au-dessus d’une brebis d’argonaute, perplexe. « Alors, délinquant ? Bon, mets-toi sur le lit. » C’était un matelas rempli de foin, déchiré au milieu. Deux ombres ronflaient dans le dortoir de la cellule de dégrisement. Denis se couvrit la tête de son manteau. L’amertume de la captivité l’empêchait de dormir. A travers l’espoir perçaient, de-ci de-là, les aiguilles de l’angoisse. Voilà comme tout est stupide. Parti, caché, piégé… Ah, ma petite Nina, je n’ai pas été juste envers toi, mille fois ! pensa-t-il se sentant envahi par une humeur testamentaire. Si je pouvais m’en aller tout de suite implorer ton pardon… Que la nuit me porte conseil !
De multiples voix le réveillèrent. Les gens gémissaient, grognaient, bougonnaient. « Lève-toi, peste, canaille », rugissait le cyclope. Il chassait les ivrognes dans la rue sous la neige n’oubliant pas de leur fourrer dans la poche l’avis d’une amende. « Vous êtes réveillé, vous aussi ? Le capitaine est arrivé pour voir votre affaire, et votre camarade aussi. » Le calme du milicien rassura Denis. Le capitaine Fakine paraissait un brave homme du recrutement post-stalinien. Il avait entendu parler de l’égalité, peut-être.
« Alors, allons-nous signer le procès-verbal de l’interrogation ? – Lequel ? S’étonna Denis. Celui-ci. » De loin, le capitaine montrait une feuille blanche. « Au soir du 15 janvier… je passais sur la place Lénine… J’ai commis une profanation du monument du fondateur de notre Etat… en accomplissant un besoin naturel d’une façon cynique… » « C’est délirant, dit Denis. L’écriture n’est pas la mienne, en plus. – Mais, vous même ne pouviez écrire, vous étiez ivre. C’est de la délinquance pure : trois ans de réclusion criminelle. – Je demande une expertise médicale », dit Denis, d’une voix fatiguée. « Quoi ? Se leva le capitaine rougissant de colère. On a appris à parler, on a fait des études ! Cria-t-il. En cellule ! » Denis tendit sa main en signe de défense : « J’irai seul, pas la peine de me forcer. » Puis, avec tout le sang-froid qui lui restait, il se tourna vers les miliciens et scanda : « A partir de ce moment – je commence une grève de la faim illimitée – en signe de protestation contre les actes illégaux – du capitaine Fakine ! »
Le capitaine tenait debout bouche bée, son hurlement lui resta en travers de la gorge. Un coup inattendu, il est vrai, européen, du jamais vu. Le silence devint religieux. « Alors, vous ne mangerez rien du tout ? Même si on vous donne du saucisson ? » Demanda le geôlier milicien, méfiant, agitant son trousseau de clefs. La serrure grinça. Le bon temps est fini, se dit-il.
Denis s’était perché sur le tabouret. Bien qu’il se fût préparé, depuis son adolescence, à ce moment fatidique, quand il vint, il ne créa que du vide teinté de désespoir. Viens, révolte, donne-moi la force ; je ne veux pas être là, ni les voir, ni leur répondre ! Ils sont dégoûtants, mais je n’ai pas de quoi les haïr.
Il examina le lieu : une demi-fenêtre déplorablement étroite, un matelas sur le lit, un seau avec un couvercle. Sur la porte, un vasistas avec une planchette en dessous. Bon, philosophe, commençons par l’ordre du jour, le mien, qu’ils ne connaissent pas. Mon libre espace à moi. Ma maison où je rentre après le travail des interrogations. Ensuite, le journal de bord. Voyons. Le 16 janvier. La clef grince dans la serrure…
En effet, elle grinça. Le garde se trouvait sur le seuil : « Le capitaine Fakine vous appelle ». La façon peu officieuse de parler alluma l’espoir. Denis fut effrayé par une telle promptitude de son être, pour sortir d’ici. Son courage, n’était-il pas trop court ? Dans le cabinet du chef milicien, Théodore l’attendait. « Le voilà, dit le capitaine détournant le regard. Vous êtes libre. » Jouant l’indifférence, Denis sortit, les jambes absentes : il volait.
La pureté blanche de la neige : il eut envie de pleurer. « Théodore, comment as-tu su trouver des paroles pour convaincre le type ? Qu’est-ce qui se passe, parle-moi ! – Je le connais, dit le garde-pêche. Un jour, je lui ai apporté un gros saumon pour la fête du Grand Octobre. Bien sûr, c’est rien, il s’en fiche, les autres aussi lui ramènent des poissons. Mais tu es venu de la capitale, et si par hasard ce saumon remonte à la surface devant ses supérieurs… Prenons les sacs à dos avec les patates, et rentrons. Rita s’inquiète je suppose. »

Les skieurs avançaient, précédés par des serpentines de neige, l’horizon devenait toujours plus opaque. Théodore skiait à son rythme, gardant la bonne direction. Ils arriveront, si Dieu le veut, avant la grande neige, celle des nuages. Le garde-pêche avait une boussole. « A mon avis il est mieux que tu partes, dit-il. Par précaution. Je te donnerai une adresse. Pars à Kem, en face des îles Solovki. Ou mieux, à Petrozavodsk. J’ai beaucoup de bonnes connaissances parmi les anciens zeka. Lorsque la tempête cessera, pars. »
« Enfin ! » cria Rita furieuse et soulagée.
Il neigea toute la nuit. Au matin, on ne devinait la fenêtre que par sa lueur bleuâtre ; la porte ne s’ouvrit pas. Ils la poussèrent à trois : « Un, deux, trois ! ça y est, on peut passer. Denis, mets l’imperméable et fonce dans la neige ! » Le capuchon sur la tête, travaillant des coudes, Denis creusa un tunnel dans la masse blanche et froide. Il sortit la tête et ferma les paupières, aveuglé : tant de lumière et de brillance ! Tout était blanc. Les troncs et les branches noires des arbres s’étaient cachés sous le givre. La blancheur du silence immuable : un temps d’éternité.
« Denis, que se passe-t-il ? Tu nous laisses là, ou quoi », héla une voix étouffée. Avec la pelle, Denis jetait de la neige des deux côtés du passage vite devenu un couloir à sa taille. La porte s’ouvrit complètement. « Hourra ! » cria Rita se jetant à son cou, joyeuse. « Tu nous as libérés, voyageur, merci, et le garde-pêche souriait. Passe-moi la pelle, j’ai envie moi aussi de m’amuser, je vais faire le pourtour. » Vers midi tout était dégagé ; le poêle allumé. Rita et Denis avaient rétabli le passage jusqu’à la trouée, retracé les pistes de promenade ; cassé des morceaux de glace presque transparents et bleuâtres. « Je ne veux pas partir, dit Rita. Mais il le faut. Il faut que tu partes, Denis, que l’histoire s’oublie. J’ai lu, je le sais : beaucoup ont sauvé leur vie en partant. »
« Evidemment, dit Théodore. Leur roue est énorme, mais lente. Nous ne voyons pas si elle roule sur toi mais elle te vise, c’est sûr. La précaution n’a fait de mal à personne. Il faut que tu partes. Partez. »
Bon, d’accord. Encore une journée, et on s’en va. La nuit, ils sortirent en ski pendant que Théodore tournait le bouton de la radio en maudissant les brouilleurs : « Canailles ! Quelle vermine. Des reptiles ! »
Le ciel nocturne menait sa bataille.
S’amusant, Rita passa sur l’arrière des skis du jeune homme et lui, agita les bras et tomba entraîné par le mouvement. Elle rit et l’aida à se relever. Une fois sur ses jambes, il retint sa main, la tira vers lui et l’embrassa. Le parfum de ses cheveux, de sa peau et l’odeur du col en fourrure de son manteau l’excita. Emus, ils ne bougeaient guère dans l’espace muet. Le noir du ciel brillait de ses étoiles, des traits bleus et verdâtres tombèrent dans la louche de la Grande Ourse.

Puis, ils retournèrent au chaud. Théodore dormait ; Rita se pelotonna près de lui. Denis s’allongea sur le banc dont le chevet joignait le leur. La radio oubliée apportait les notes rêveuses et délicates d’Orphée et Eurydice. « Denis, tu dors ? dit Rita. – Non. – A ton avis, pourquoi c’est Orphée qui doit chercher Eurydice aux Enfers, et pas le contraire? – Tout simplement parce que l’homme cherche à extraire la femme de son contexte pour la remettre dans le sien, dit Denis. Contexte, grimaça Rita, invisible. Il s’agit de l’Enfer, mon ami ! – L’Enfer est un contexte comme tout autre », parada Denis. Théodore respira bruyamment en se réveillant, et il se leva, éteignit la radio en murmurant quelque chose à propos du prix des piles.

Le matin ils buvaient du thé, lentement, insouciants. « Comme au dix-neuvième siècle, chez Tchekhov », plaisantait Denis. Visiblement, personne ne voulait s’en aller ni se séparer. « Lundi, je dois être à l’institut, absolument, dit Rita. Samedi, je pars. Décidé. J’ai des changements à faire, et beaucoup. Nous partons donc samedi à Petrozavodsk. – Ensuite, Rita continuera sur Pétersbourg puis prendra un rapide de nuit pour Moscou. »
« Je vais chercher un lièvre : j’ai vu des traces », dit Théodore.
« Tu peux me lire ce que tu écris », dit Rita. Le baiser de la veille leur avait créé un espace commun. Denis éprouvait des remords : agir ainsi sous un toit amical. Certes, leur liaison était temporaire, c’est évident, c’était une corde pour sortir Rita d’un cercle ennuyeux qui n’était pas le sien. Voilà qu’elle était un oiseau libre ; vole ! Adieu, les loisirs ennuyeux à mourir et la bouffe des apparatchiks.
Le lourd piétinement de Théodore courant devant la fenêtre. Il arracha presque la porte, pâle comme la neige, hors d’haleine : « Merde ! Il fallait disparaître le jour même! Tomber dans un piège comme ça. Abruti que je suis ! ramolli ! dissous ! »
Ils coururent sur le rivage. Dans les jumelles, on voyait la côte et devinait la route, la seule dégagée en hiver, qui s’approchait de la baie. Un fourgon était là. En file, des bonshommes descendus sur la glace avançaient en direction de l’île. Cinq ou six ? Non, quatre, à ski, bizarre. Si c’était sérieux, ils auraient pris une voiture à chenille, non? Voire un hélicoptère. « Qui sont-ils, Théodore ? – Je ne vois pas clairement ; qu’ils s’approchent. Ils ont deux heures de ski, même plus, il leur faut contourner la ravine, ce qui nous donne encore trois kilomètres. Deux heures au minimum, l’éternité. Bon, allons faire le ménage dans l’isba, pour être calme. »

Théodore sortit une boîte de fer à l’ancienne, à gâteaux jadis. « Mettez vos trucs dedans, si vous en avez. » Denis arracha quelques feuilles de son carnet et les jeta dans le feu. Théodore mit un livre dans la boîte et un paquet de feuillets. Rita sortit du papier plié. « Toi aussi ? S’étonna Théodore. Oui, des poèmes, on me les a donnés à Moscou. » Le garde-pêche alla noyer la boîte dans la neige. Jamais personne ne la trouvera. L’essentiel est qu’il la retrouve lui-même.
Sur la piste, il vit son cylindre de glace ; il fit tomber la neige. Eh, ma pauvre, toi aussi tu t’es trompée. Une hermine, recroquevillée, gelée, montrait ses dents au travers la glace. Elle n’avait pas pu en sortir en reculant. La nature ne l’a pas prévu. Une ombre de honte traversa son esprit. Et voilà, on va te faire ce que tu as fait à la bête…

Rita regardait Denis d’un œil différent. Et lui, il inspectait son intérieur. Tous ses projets s’étaient ranimés et criaient leur importance. Trop tard, mes amis. Il est stupide d’espérer encore s’installer dans un pays balte et y terminer ses études. Atteindre le diplôme.
Je suis fou, le temps passe, ils s’approchent. Le temps s’écoule comme l’eau d’un vase percé. Il coule comme le sang d’un corps. Il regarda la montre : dix minutes seulement étaient passées depuis que Théodore était accouru haletant. Oh, que c’est long, je n’en peux plus, qu’on en finisse.
Denis courut vers le poste d’observation. Rien de nouveau. Ils avançaient. Peut-être étaient-ce des chasseurs, des pêcheurs? « Théodore ! et si ce sont des pêcheurs ; nous paniquons stupidement. » Le garde ajusta ses jumelles, tourna le bouton de netteté. Ils ont des carabines… des vestes en peau de mouton lainée. Mais pourquoi pour moi, pensa Denis soudainement. La joie explosa dans son cœur, et tout de suite après, la honte lui fit rougir le visage : si ce n’était pas pour lui, c’était pour Théodore. Alors lui, Denis, serait tiré d’affaire ? Je suis un salaud, un lâche, un égoïste, un beau salaud.

« Calmez-vous, mes amis, dit Théodore, essayant lui-même de le rester. C’est un contrôle de routine, probablement, rien de plus. Bien sûr, il n’y avait jamais rien eu de tel. Rita, ma chère, peut-être, toi, tu as fait des bêtises, plaisanta-t-il. Ton mari a envoyé les soldats pour te ramener dans la tanière familiale ? – Pense pas, dit Rita. Tous disent : et bien, c’est bien qu’on sache désormais quel genre d’oiseau elle était ! Si elle partait à l’étranger avec notre cher Vladimir, qu’inventerait-elle là-bas!
Maintenant, un organisme compétent trouvera à notre enfant une compagne compétente et fidèle sur tous les articles du Questionnaire y compris l’Article Cinq. »

« Bon, on va prendre du thé. Dans les moments cruciaux il ne faut rien changer d’un poil », dit le garde mettant des tasses sur la table. La suite habituelle des gestes est un rite, une chaîne à laquelle on s’accroche, elle te tire du chaos.
« Tu es si solennel, ça me donne la chair de poule, dit Rita. Enfin, pourquoi tremblez-vous, les hommes, les moujiks adultes ! Pourquoi êtes-vous pâles ? On va vous torturer, ou quoi ? De nos jours, ils sont polis : passez, attendez ici, citoyen. Asseyez-vous. Restez assis. Dans trois ans on viendra vous chercher. Pendant ce temps-là, les amis crient partout, te défendent. Des articles dans les journaux. On s’inquiète à la Maison Blanche. Merde ! Et voilà qu’une célébrité toute faite dort sur un lit de planches. On vous parle différemment : allez-vous bien, n’êtes-vous pas trop serré dans les chaussettes toutes neuves de la Croix Rouge, notre lampe ne vous fait-elle pas mal aux yeux ? »
Rita plaisantait, espérant faire baisser la tension. Théodore sursauta, courut vers la porte, Denis aussi. Rita les suivit.

Le premier lui était connu, c’était un guide de service. Après lui, un type étrange en civil ; ses oreillettes n’étaient pas baissées, il se moquait ouvertement de la gelée. Les autres étaient armés mais le dernier tenait le bras à l’écart comme s’il traînait quelque chose. Effrayé, Théodore vit une paire de skis attelée. Ils pensaient donc repartir avec quelqu’un. Evidemment, avec Denis, lui, Théodore, avait ses skis de service.

Il lança à Denis le regard qu’un médecin adresse à un malade incurable, ne sachant pas encore quelle forme d’annonce choisir. Il lui fit signe d’approcher des jumelles. « Et alors ? –Ce type derrière… – Quoi, la carabine ? – Non, autre chose. » Denis vit et comprit. Mais il avait déjà surmonté l’angoisse, il pensait même que c’était bien et juste s’ils laissaient Théodore tranquille. Il était déjà passé par ça.
« Moi aussi, je veux voir ! Rita poussa tout le monde. Oh, quelles gueules impossibles ! D’ailleurs, le dernier est drôle. Il me fait penser à mon ex. »
« Je vous laisse, mes enfants, dit le garde-pêche. Je vais me raser et me changer. Denis, il faut que tu soignes ta barbe, toi aussi. Que tu la parfumes. Il faut vivre le moment en toute fraîcheur et en paix. Le loup humain est sensible à ça. Il est habitué à une proie tremblante, frémissante, déjà coupable parce qu’il a faim. Devant les hommes rasés et en chemise lavée, il ne sait pas toute de suite comment faire. Il va attendre les directives du Crocodile. »

« Denis, viens », dit Rita. Il la suivit, obéissant, jusqu’à la porte du sauna.
Il faisait frais à l’intérieur, dans le crépuscule malgré un losange ensoleillé sur le plancher. Elle enlaça son cou de ses bras en un geste de tendresse indicible, l’embrassant sur la bouche. Pour garder l’équilibre, il fut obligé de répondre. Je la désire ? Se demanda-t-il. Une ombre, un écho de l’ardeur d’hier. Il avait honte de sa visible indifférence devant la jeune femme lui donnant le trésor de sa chair. Il manquait d’insouciance. Suis-je déjà enchaîné ? Pourquoi je cours à leur rencontre ? Ils ne sont pas encore là, et moi, je suis déjà à eux ? Allez-vous-en, vous avez encore une heure à ramper ! Je ne me rendrai pas si facilement, je vais prendre la carabine et je tirerai. J’irai en mer et je m’enfouirai dans la neige. Cherchez alors ! Brusquement, il se rendit compte que la carabine de Théodore n’était plus à sa place, accrochée au mur.

Rita s’écarta de lui et tira son pull-over par-dessus la tête. Sa chemisette se déboutonna toute seule. Il vit les mamelons écartés se tendre. « Rita, ma joie, dit-il. Tu es mort ou quoi », dit-elle, gênée par sa réticence. Elle baissa le regard et défit sa ceinture, s’aidant d’un mouvement presque comique des cuisses. Un îlot noir et frisé merveilleux au milieu de la blancheur. L’île mystérieuse. L’île du salut.
« Il faut que je réfléchisse », dit Denis les lèvres sèches. « A-t-on le temps, » dit Rita.

Résister, c’est un dur labeur. Résister, à quoi bon ? Y a-t-il une chance de misère, une sur mille ? La fugue, seule. La cachette. Il regarda Rita d’un autre œil. Se cacher en elle, voilà ce qu’elle propose, génial ! Il caressait cette idée absurde, mais en même temps, consolante. Encore une fois, une millième fois, la vie a plus de ruse que la mort. Nous allons les mener par le bout… de leur nez !
« Et Théodore ? » dit-il d’une voix brusquement enrouée.
« Il ne viendra pas. Il m’a dit : demande au condamné son dernier désir, s’il en a un. Tu es libre, Rita. Penses-tu que je n’ai rien remarqué ? »

Il va se cacher là. Il aurait dû le comprendre plus tôt. C’est absurde, de penser ainsi, mais pas tout à fait ridicule. Il se mit sur les genoux devant elle. Près du nombril, il vit un grain de beauté, joyeux, espiègle ; sous ses doigts le corps frémissait, vibrait, s’avançait à sa rencontre.
Rita se sentit sur une cime, un paysage étrange, harmonieux s’ouvrait devant elle. Elle devint reine à cet instant. Puissamment, elle corrigeait l’imperfection du monde. Elle le possédait. Rien ne pouvait lui enlever son… prince… Ni, à lui, sa force. Il attira Rita vers le lit de peaux de mouton. Elle voyait son sourire quelque peu confus laisser la place à une gravité totale. Elle ferma les yeux, se sentant remplie de lui. Même si elle changeait brusquement d’avis, elle ne pourrait plus se libérer, le repousser, l’arrêter. Le seuil franchi, elle lui appartenait entièrement, jusqu’à l’oubli extrême, elle le savait.

Théodore, rasé et habillé de sa meilleure et unique chemise, retourna vers le tronc d’observation. Désormais il voyait très bien les quatre. Leurs visages cramoisis. En tête glissait sans doute Krappoff, l’inspecteur en chef du district. C’était un bon guide, il connaissait la ravine qui se formait le long de la côte en hiver. Derrière lui, un inconnu en civil, ha ! ha ! il avait baissé quand même les oreillettes de sa chapka, mais oui, le vaurien avait froid. Enfin les deux soldats, carabines sur l’épaule, le dernier traînait les skis pour Denis.

Le temps est venu de quitter le fretin du vivier. Il est difficile, pour la première fois, de se désunir de la liberté. Encore plus difficile, la deuxième fois. Impossible, la troisième ; la mort paraît alors la délivrance. Mais ensuite, soudainement, tout devient léger, surmontable, bénin.

« Que ce qu’ils font là, ils dorment ? Le temps de les réveiller. Les autres arriveront dans une vingtaine de minutes. Je ferai partir Rita pour une promenade à ski, elle n’a pas à se mêler de tout ça. Il est préférable qu’ils ne la voient pas. Elle est partie, c’est tout. Son nom de famille ? J’en sais rien, son prénom serait Tania, elle est venue, il me semble, de Sibérie. D’ailleurs, ils veulent Denis. Je les réveille ? Bon, encore cinq minutes. »

Dans le champ de vision des jumelles, les figures cramoisies par le froid s’agitaient en mesure, ressemblant à un bas-relief égyptien.