chez Nicolas Bokov

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Nicolas Bokov. La Zone de Réponse


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Résumés de mes nouveautés russes ~ La Prose Millenium ~
A l'Est de Paris ~ et aussi Echappée vers Reims

Livres de Nicolas Bokov en librairie

  
La Tête de Lenine debut-p. 47 pp. 48-95 p. 96-fin
[Nicolas Bokov] Nikto (Denoël, 1973, anonymement)
Ch.1-3 4-6 7-fin

Envie de miracle
En compagnie de Fernando Pessoa
Du livre de conséquences
Envie de prose (poèmes inspirés)
Envie de prose 2
Flandres : trois regards sur la plaine

15.6.13



5.5.10

tous les livres de Nicolas Bokov

sont présents à la librairie Editeurs Réunis
11 rue de la Montagne de Sainte Geneviève
75006 Paris
M° Maubert-Mutualité
tél. 01 4354 7446

2.2.10

Etre Ecrivain en France

13.11.09

livres de Nicolas Bokov à la Librairie Polonaise

123, Boulevard St Germain
75006 Paris
01 43 26 04 42







































toujours en vente

13.10.09

Nicolas Bokov lu par Cathy Bernecker

"La Zone de Réponse"

"La Conversion"

en préparation 

14.11.07

Nicolas Bokov. Un temps d’éternité. Récit

Nouveauté

La nuit, la mer a gelé.
Au matin, l’espace immobile s’est ouvert devant lui entre l’île et la côte lointaine. L’espace du silence. Seulement parfois, un léger bruit de verre fendu parcourait la baie : le mouvement des vagues soulevait la glace quelque part.
Denis respira l’air pur et froid.

Sur la surface blanchie de la baie il y avait çà et là des parcelles de glace noires, sans neige. Elles paraissaient dangereuses et pourtant à ces endroits, la glace était jeune et robuste. L’homme, méfiant, la frappa avec le pied et s’assura de son épaisseur. Quelques poissons montèrent de l’abîme, brillèrent un instant et s’évanouirent.

Ainsi cessa l’isolement de l’île où une ancienne connaissance de Denis, Théodore, lui accordait l’hospitalité. Le maître du lieu traversait quelquefois le détroit pour acheter des pommes de terre et des céréales à Kandalakchat, un bourg. Il y signait le journal des gardes-pêches, notait le passage des braconniers, les heurts s’il y en avait. Les saumons nageaient dans la mer. L’argent vivant, disait-on. Les gens venaient à la pêche, naturellement. Le jeu était dangereux, certes, mais il en valait la chandelle. Au moins, le gasoil pour le moteur des barcasses.

L’île, boisée de sapins et de bouleaux, mesurait un kilomètre sur un demi. La plage argileuse était encombrée de troncs et de branches ramenés par la mer, délavés par les vagues jusqu’à la blancheur de l’ivoire. Formant une haie, ils tendaient leurs extrémités vers le ciel bleu intense. Il y avait de quoi se chauffer pendant de longues années. Tout près, une source cristalline donnait une eau excellente ; en hiver elle gelait jusqu’au fond. Alors Théodore fendait la glace de la baie, remplissait des seaux et la laissait fondre sur le fourneau. La glace de la mer est douce.

Il était honnête et sérieux, le garde-pêche Théodore, au risque de sa vie. L’envie lui était venue d’être incorruptible, expliquait-il souriant en haussant les épaules. Ressentir une agréable fermeté dans le cœur, une sorte de justice, quoi. D’abord, tout alla bien, même si des avertissements lui étaient parvenus, et à son chien une balle. Une énorme bête de race garde moscovite. Un jour il sauta sur un braconnier. « Halte », cria Théodore dans l’extase de la poursuite. « Halte ! » L’homme se retourna, ayant senti le souffle du chien Attila sur sa nuque, et tira. Il ne rata pas. Il chargea de nouveau. Bien qu’armé lui aussi, le garde-pêche s’arrêta net, saisi par le pressentiment aigu que l’affaire allait devenir irréversible. Près de la côte, deux autres personnes assises dans les barques attendaient le final, la tête cachée sous le capuchon de leur imperméable. Théodore ne les reconnut pas.

Depuis ce jour-là, il devint plus indulgent, lent, philosophe. Il découvrit la passion de la lecture, surtout l’œuvre de Bounine, prénommé Ivan. (Entre nous, écrivain émigré. Prix Nobel 1933, quoique russe d’origine). Ses livres, on les lui donnait presque en cadeaux dans l’unique librairie de la ville, voire sur toute la mer Blanche. Les marins lisent peu.
Denis était arrivé dans cette contrée un mois auparavant. En effaçant ses traces, se dissimulant dans l’espace enneigé de l’empire. A Moscou, il présumait l’approche du jugement dernier, ironisait-il, essayant de surmonter la situation. Sans travail, licencié conformément à son propre souhait, selon la formule d’usage, il sortit un jour de chez lui. Un inconnu, appuyé contre le mur, lisait le journal. Abandonnant aussitôt sa lecture, il en fit un rouleau et marcha sur le trottoir derrière lui, puis il attendit Denis à la porte d’une boulangerie. Il prit le même wagon du même métro. En début d’après-midi, un autre inconnu en civil, plus âgé et mal rasé, remplaça le premier. Le soir, un troisième protégea sa sortie avec Nina, celui-ci un peu différent : osseux, sportif, nerveux.
Denis s’en amusa le premier jour. Son amour propre gonfla, devenir si vite un Vip, voyons ! Le deuxième jour, il apprécia encore son importance aux yeux de la puissance mondiale nucléaire, se demandant si des grains de mégalomanie n’avaient pas germés dans son esprit. Le jour suivant, il essaya de parler à son compagnon imposé. En vain. Et puis cette escorte silencieuse devint pesante. Il voulut s’esquiver mais cela ne plut pas, au point qu’un des hommes le rattrapa à la sortie du métro et lui porta deux coups forts et rapides dans les côtes. Denis se plia en deux.
Il pensa à fuir. La veille, à partir de son fixe, il téléphona à Nina, son ex, et comme ils en avaient convenu, il l’invita à déjeuner chez lui le jour suivant. A trois heures du matin, il sortit, sac au dos, personne ne guettait. Il marcha à pied jusqu’à la ligne de banlieue qui traverse la capitale et quitta Moscou en direction du nord, puis continua en stop vers la Venise du nord, Pétersbourg. Le matin ses amis ne le retrouvèrent pas, on le comprit. « L’exactitude, c’est la politesse des rois », répétait Nina dans le combiné. « Voilà qu’il n’était plus même prince. Peut-être était-il parti voir ses grands-parents ? »

Au-delà de Léningrad, ou Pétersbourg pour les intimes, commence le pays où être moscovite revient à être français en Turquie. Au nord, on ne pose pas de questions superflues. A Petrozavodsk, sur le lac Ladoga, on l’invita à dormir au foyer universitaire. Puis, à la gare de Kandalakchat, imbibée de l’odeur de suie, un homme avec une brouette pleine de bûches ne demanda pas à Denis pourquoi il cherchait à dormir chez lui. Théodore non plus ne s’étonna pas de le voir se profiler devant le foyer des gardes-pêches. Le soir, un club de bla-bla s’y tenait, ainsi qu’une beuverie.
Le garde-pêche avait connu les tournants du destin, entre autres quelques années de camp aux contreforts de l’Oural. C’est là qu’un copain lui conseilla la mer Blanche. Il y trouva du travail, jouissant même d’une réputation de brave homme.
« D’accord, tu peux passer un moment chez moi », dit-il. « Va sur le quai et attends-moi, je signe le journal et je te rejoins ensuite. Va à la cafétéria ».
Une vaste salle donnait sur la baie. Quelques rares têtes se tendirent vers lui à la manière des oies quand il apparut dans l’entrée. L’employée du bar rajusta machinalement sa coiffure, sans le regarder, mais sentant tout de suite sa présence. Les épouses du Nord savaient bien garder leurs mâles mais les buveurs attitrés perdaient le talent pour l’amour. D’ailleurs, on parlait parfois d’aphrodisiaques sûrs, les reins d’ours blanc ou le sang frais du renne.
« Nathalie », se nomma la serveuse, sans attendre la question. Il la trouva plutôt jolie. Elle ne savait pas quoi verser dans le verre de l’inconnu, qui habitait, d’après son manteau, une grande ville. Le choix était piètre : un soi-disant porto, un vin blanc géorgien ou du jus de tomate bulgare. Le thé, naturellement, il est superflu de le mentionner. Nathalie s’occupait à ouvrir un énorme bocal de jus de tomate, mais le couvercle rouillé ne cédait pas. Les pêcheurs en boiront pour faire passer le goût de la vodka, interdite de vente ici mais les hommes apportaient leur bouteille.
Le pull-over de la serveuse lui sculptait joliment les seins ; par-dessus elle avait une veste épaisse, noire, doublée de coton, que Balzac décrivait déjà, amoureux, dans « Séraphîta ». Sous Staline cette veste était devenue un costume national : on la recevait lors du premier séjour au camp et ensuite on ne la quittait plus pour cause de pauvreté.
Denis demanda du thé. Son verre, posé dans un porte-verre noirci se trouvait devant lui sur la table. Qu’on est bien, quelle merveille de paix ; l’eau noire de la baie, le ciel gris ; personne, pas même de mouettes. Sur la table, une toile cirée parsemée de petites fleurs bleues.
Les planches du sol craquèrent sous les pas d’un entrant. Denis d’un coin d’œil vit Théodore.
« Bon, on s’en va. Bonjour, Nathalie. Alors, Denis, aimes-tu déjà notre beauté nordique ? Et quelle chasseuse ! La martre, l’écureuil, elle tire sur eux comme une déesse. Nathalie, tu es Artémis ». « Qui suis-je encore ? » s’offusqua-t-elle mais elle se calma en voyant à la mine de Denis qu’on lui attribuait un nom estimé.
La barque battait légèrement contre le bord du quai. Il y en avait quatre autres et encore une vedette, celle du directeur, le grand chef du saumon. Par lui, le précieux poisson arrivait dans la ville et nageait ensuite par les ruisseaux des connaissances importantes. Mais s’il fallait, il était incorruptible, le camarade Mordine. « Vous dites, du saumon pour le mariage ? Impossible. Bon, pour l’honnête homme que vous êtes, trois kilos, pas plus. D’accord, merci ».
Le moteur, cédant aux injures, démarra finalement. Ils s’éloignèrent de la côte, au plaisir grandissant de Denis.
Les soldats de la garde frontalière viennent rarement par ici. La zone interdite commence plus loin. Et puis, la Frontière. Là-bas, on tire sans avertir. Dans le cinéma, bien sûr, on appelle : halte, qui est-ce ? Mais si quelqu’un bouge sur la Frontière, c’est un ennemi, c’est clair ? Un ennemi tué apporte une permission de plusieurs jours ; si on a de la chance, des vacances chez soi. Pour un blessé, un blâme : il pourrait ramper à l’Ouest.
En barque, douze kilomètres à vol d’oiseau, son île est la plus proche parmi celles qui forment un arc qui s’en va dans la mer Blanche. En réalité, elle n’est blanche qu’en hiver. En été, elle est noire. Le ciel bleu profond se reflète dans ses eaux. Il y fait très calme, parfois. Des oies volent vers le nord et quatre mois plus tard elles sont de retour, migrant au sud. Elles crient, mélancoliques, dans le ciel : gâ-gâ-gâ… « Denis, as-tu remarqué, regarder longuement au loin rend triste ? Sais-tu pourquoi ? On ne l’explique pas à l’université ».

« Alors, ça va, à Moscou ? Je voulais y passer mes vacances, j’ai téléphoné à Boris, il disait que le temps était mauvais. Alors, je suis allé sur la mer Noire. Là-bas, il y a du soleil ! Des vignes ! Bon, tu connais. Je voulais me loger chez Dimitri mais il disait que le temps allait se gâter. Grégoire, le biologiste, m’a accueilli, il étudie les dauphins. On peut les envoyer avec une mine contre un sous-marin. Au début, les dauphins étaient confiants, ils s’entraînaient facilement. Mais après la première expérience véritable, lorsque l’un de leurs s’est fait déchiqueter, ils devinrent pensifs. Ils rebroussèrent chemin sans atteindre leur but. Un message passa entre eux, tu comprends ? Les biologistes cherchèrent donc comment les duper à nouveau. Grégoire m’apporta un sac à dos plein de livres ; je lus pendant trois semaines. La mer, je ne la voyais presque pas. Tu sais, Rita va venir, elle aussi. Tu connais Rita ? »

Denis la connaissait. Ses parents lui avaient fait épouser, chanceuse, un étudiant à part, issu d’une famille de diplomates. Chanceuse, oui. Ils iraient à l’étranger, ramèneraient tout de là-bas. Mais après une année avec son mari, elle s’ennuya. « Chicaneur », disait-elle, « j’en ai marre » ; et elle passa sur notre berge. – « Sais-tu où tu vas ?, crièrent ses parents. – Là où ils iront tous, tôt ou tard ! »
Une fois, Théodore se trouvait chez des amis à Moscou, et Rita y passait par hasard. Elle le regarda. Lui, maigre, sec, une barbiche pointue à la mongole. Il s’en alla avec elle, pour acheter des cigarettes, et lui parla. Un homme d’expérience, quoi. Il avait connu des déboires, lui. Tout le contraire de son petit mari Vladimir : un moustique le pique, il court au téléphone : papa, papa ! « Rita, dit Théodore, ne pars pas si vite, viens avec moi, je connais un café sympa, des poètes y viennent. On y joue de la guitare. Ils sont des nôtres. » Elle hésitait mais lui ne perdit pas de temps, l’enlaça et l’aida à monter dans un trolleybus moscovite, si bien chanté par les bardes.

La proue de la barque coupait les vagues, la poussière d’eau froide, hivernale volait à leurs visages. Théodore passa une cape à Denis et s’en mit une semblable. On disait que les braconniers avaient leurs planques sur les îles désertiques. On les fit chercher, en vain. Où cachaient-ils les filets et leur fumoir ? L’usine de la ville se vantait de la meilleure qualité ; le précieux poisson partait vers la table des gens importants de toutes les capitales, y compris en Europe, pour revenir ensuite, obéissant à la loi naturelle, mais cette fois… en devises d’or.

« Voici notre île », dit Théodore, guidant la barque sur un bout de canal dont les bords étaient formés par des troncs lisses délavés. Il sortit le moteur de l’eau ; la barque s’enfonça dans un pneu fixé sur un pilotis. « Ton arrivée est réussie. Personne ne t’a prêté attention. S’ils me posent des questions, je dirai, que tu es un biologiste de passage. »
L’isba était petite, à deux fenêtres, facile à chauffer. Le poêle, énorme, russe de nom, avait une couchette pour dormir pendant les grandes gelées. Des lits en planches. Une table. Un réduit pour les bûches. Encore un réduit et une dépendance extérieure, son frigo. Pour y mettre le poisson ; vide, pour l’instant. Pas de sous, non plus, et c’est bien : avec l’argent maudit, les beuveries commencent, le mal de tête, et les ennuis de foie aussi.
Une autre isba, minuscule, servait de sauna. Sa fenêtre, toute petite ; une lampe à pétrole. « Tu vois, ça fonctionne bien. J’ai une radio mais ces derniers temps je m’en lasse : la radio a sa vie à elle, et moi, j’ai la mienne. En hiver, je m’occupe à scier le bois. Vois-tu tous ces troncs que la mer ramène : lisses, secs, blancs. Regarde, l’un d’eux est arrivé avec une lettre gravée à la hache : venez nous sauver sur îles solovki petrov. Trop tard, cher Petrov, je lis ton tronc avec compassion mais trop tard. Ecoute, Denis, tu m’écriras ainsi, s’il faut, ça me parviendra, plaisantait doucement Théodore. D’ailleurs, notre époque s’est apaisée, presque tous survivent ; les adresses sont connues ; les épouses peuvent venir voir leur homme. »

La nuit, Denis sortit pour regarder les étoiles. Il leva la tête et poussa des « oh ! » Des flèches vertes et bleues traversaient le ciel, des cercles s’allumaient, des spirales éclataient en étincelles. Il n’y avait pas des cascades de couleurs, pas encore à cette altitude, mais le spectacle époustouflant se déroulait déjà là. Denis resta dehors jusqu’à ce que le froid le transperce. De retour au chaud, se recroquevillant, il s’assit à la table devant la lampe à pétrole. Les flèches célestes avaient atteint un point secret de son âme. Il entendait des mots, des vers, des phrases qu’on ne dit pas au quotidien. Il les nota.

Théodore perça une trouée dans la glace devenue épaisse d’une trentaine de centimètres. Ils avaient apporté des tabourets et les cannes courtes d’hiver, et ils s’étaient installés sur le bord. La méthode était simple : plonger un devon et agiter la canne de temps en temps. Ce bout de métal équipé d’un hameçon faisait des pirouettes dans l’abîme. Un poisson… admettons, s’imaginant que c’était un autre poisson plus petit – son butin prédestiné et légitime – le dévorerait. Bizarre que l’on le trompe si facilement. Mais l’homme, pauvre homme, pensa Denis, en est-il à l’abri ? Il suffit qu’une femme joue de la fente de sa jupe pour laisser apparaître une parcelle de sa cuisse, et ça y est, voilà toute une foule bouche bée, les yeux écarquillés.
Denis sentit un coup arrivé de la profondeur noire par le fil. Il tira la canne. Un poids s’était accroché à sa ligne; très vite, le museau d’un poisson apparut dans la trouée, sa bouche pleine de petites dents pointues. Il sortit le butin sur la glace. Un petit cabillaud, à la peau brune tachetée de noir. La belle étrenne, dit Théodore, et il tira sa canne, lui aussi. Ses mains tremblaient déjà de la passion. Leurs cœurs battaient fort, le monde autour d’eux s’estompa. La neige commença à tomber, douce, silencieuse, le vent, se levant, traînait des langues blanches sur la glace polie; des flocons s’accrochaient aux aspérités invisibles, les îlots noirs disparaissaient peu à peu. La neige couvrit les deux hommes, leurs dos et leurs chapkas. Ça ne mordait plus. Ils ramassèrent les poissons, une trentaine. Quatre kilos à peu près, dit Théodore. Il restait encore de la farine. Et des patates.

Un seau d’eau s’était couvert d’une fine croûte de glace. Théodore pratiqua prudemment un petit trou au milieu et vida l’ustensile. Puis, oh prodige, un cylindre de glace transparent sortit aisément.
« C’est un piège, dit-il. J’ai vu les traces d’une hermine sur l’île. Elles ne vivent pas ici mais y passent en hiver. » En effet, une lignée de petits trous couplés marquait la neige. Théodore posa le cylindre de glace sur les traces. « Sans même un appât, s’étonna Denis. Par pure curiosité l’hermine y pénétrera, mais elle ne saura pas en sortir, dit le garde-pêche. Etrange, non ? »
Un son long et méconnu traversa le silence matinal ; il se répéta. Ils coururent dehors. Un klaxon enrhumé peinait à les atteindre. Théodore installa d’énormes jumelles marines sur une petite plate-forme fixée à un poteau. « Un camion, dit-il. Quelqu’un est arrivé. C’est Rita, bien sûr, qui d’autre. Apporte-moi la carabine, s’il te plaît. »
Le coup de feu fendit le silence. A travers les jumelles on voyait la côte et la route bordée de sapins qui s’approchait ici de la baie. Dans le champ de vision, un point noir apparut qui bougeait, descendant la pente vers la mer.

« Rita, sourit Théodore, content. Alors, elle est venue quand même. Je vais la guider, dit-il en chaussant les skis. Il traînait une autre paire attachée à une ficelle. Huit kilomètres en ligne droite, deux heures de marche si c’était à pieds. Avec les skis, on est plus rapide, c’est sûr. Peux-tu balayer un peu la maison et allumer le poêle ? Cuisine quelque chose, eh ? »
Denis resta seul. Soudainement, il sentit la suavité de la solitude dans le silence absolu. La neige couvrait l’île entièrement. Les tiges élevées de l’herbe se courbaient sous le poids des flocons accolés. Des arcs-en-ciel minuscules s’allumaient ici et là sous le soleil. La nature paraissait douce, domestique, prête à ronronner sous la main, comme un chat. Attention : le froid va griffer cruellement la chair. Vite, auprès du feu. La flamme commença à gronder, prenant de la force dans le poêle ; la fumée montait en une colonne laiteuse verticale. L’air ne bougeait pas.
Il se souvint de Rita dans un atelier d’amis peintres, de ses lèvres. Son regard enchanté collé à un tableau, un paysage flou, peint par des touches de couleurs fraîches.
Le profil de Rita avec son menton retiré, le menton d’Eve, disait-il, on le voit sur certains chapiteaux médiévaux. La sensualité puissante et palpable qui appelle à y plonger et oublier tout. Il avait remarqué les muscles sculptés de ses jambes sous les bas. L’art demeure saint, mais le regard du jeune homme voulait se nourrir d’autre chose.

Maintenant il les voyait. Il entendait les rires de la fille entourés du silence cotonneux de la neige. Avec les jumelles, il voyait désormais leurs visages tout près, confus de les regarder à leur insu. Les courbes noires des sourcils et les joues rosies de Rita. Le givre blanc s’était accroché à ses boucles sorties d’un bonnet de laine multicolore avec un pompon rouge. Les mouvements de Rita skiant étaient d’une grâce animale. Quant à l’homme, il glissait lourdement, sûr de lui, expirant des bouffées de vapeur, comme un bœuf.
Les visages, énormes, débordaient du champ de vision. Un grain de beauté sur la joue de Rita montrait son duvet. Il devinait la couleur de ses yeux : marron. Elle aussi, elle le regarda dans les yeux, il baissa les siens, gêné, et pensa, on ne peut pas fixer le visage d’une femme sans conséquence. Sans punition pour ceux qui ont prononcé des vœux. Mais lui, il pouvait. Il regardait avidement, un courant de volupté circulait dans ses veines ; un peu agacé par la présence du garde-pêche. Mais un rappel de la camaraderie éteignit son ardeur. Le craquement de la neige sous les skis devint d’un coup audible. Eh, cria Denis, debout sur la côte. Eh ! Ils répondirent et agitèrent les mains dans l’air. Denis courut sur la glace.

« Quelle surprise », rit la fille. Ils s’embrassèrent. Le parfum singulier de la fraîcheur des cheveux féminins enneigés le troublait. « Alors, ça va, père noël apprenti ? dit-elle. J’apporte du saucisson, et encore un peu d’argent de la part de Serge. Il disait que tu pouvais être là. Voilà. Des conserves aussi, les boîtes m’ont broyé le dos, du fil à pêche, deux bobines pour Théodore et des livres pour que la mousse ne le recouvre pas sur cette île. »
Rita agissait en maîtresse de l’isba. Elle jeta un coup d’œil dans les réduits, leva le couvercle de la casserole : « Oh, ça sent bon. Les gars, vous êtes les cuisiniers aujourd’hui, soit, demain, je vous aide. Théodore, penses-tu aller à la chasse au lièvre ? » Mais le garde-pêche souriait, content de la présence de Rita : « Pas la peine, ils viendront d’eux-mêmes sur l’île, il faut attendre quelques jours.

– Alors, quoi de neuf à Moscou ? – Comme toujours. Petit Pierre s’est fait arrêter, vous êtes au courant ? On a fouillé chez Vania, pour ne rien trouver. Tania s’est brouillée avec lui à cause de Zoé, maintenant ils sont ensemble de nouveau. Zoé pleure : moi, je pensais qu’il t’avait plaquée. Tania ricane : où irait-il, sans permis de résidence à Moscou ? Et toi, Zoé, tu ne peux pas le faire enregistrer chez toi, ta mère n’en veut pas. On a fait enregistrer déjà cette canaille d’Alexandre, dit-elle, le premier mari de Zoé. A quoi bon un deuxième ? Bon, passons. J’étais au théâtre pour Les Trois sœurs. Ça, c’était quelque chose. Tchekhov est super moderne. La tension folle montait à faire des barricades le lendemain. Un type dans le parterre, qui ne se cachait pas, vérifiait, le livret à la main, qu’on n’avait pas changé des virgules. Théodore, que fais-tu encore, tu sais que je ne bois pas. »

Denis s’ennuyait à boire, il préférait simplement être assis à côté de Rita et bavarder. Théodore les regardait, attendri. « Sacha – tu le connais ? – il dit que tu as bien fait de partir. Eux, ils ont leur plan quinquennal pour les ennemis de classe, qu’ils en cherchent d’autres. »
La jeune Rita, voilà qu’elle est devenue adulte. Son attention s’est divisée, fêlée, depuis le premier coup d’œil sur Denis, alors à Moscou. Comme si son air pensif promettait quelque chose cachée dans la profondeur de son âme. Très curieuse, elle aimerait s’y rendre, dans ce pays labyrinthique, où tout respire l’aventure.
« Tu n’as pas de bains, Théodore, n’est-ce pas ? dit Rita. Mais si, un sauna. D’ailleurs, c’est samedi aujourd’hui. Du bois est prêt, le poêle est allumé, la glace a fondu. Tout un bac plein d’eau. »
Le sauna occupait une isba plus petite. Le poêle ouvrait sa gueule à l’extérieur, dans un espace protégé par un avant-toit. Un gros bac de fer y était incrusté, plein d’eau fumante, trois bancs en bois longeaient les murs. Une pierre saillait du poêle, destinée à produire, une fois arrosée, de la vapeur. Une fenêtre toute petite, une lampe au verre cassé. Quelques fagots de branches de bouleau dont les feuilles sèches exhalaient une odeur merveilleusement nostalgique, presque un parfum.
« Bien mangé, Rita ? Tu peux y aller la première. C’est simple : tu prends de l’eau chaude dans un bassinet et puis tu ajoutes de l’eau froide. Comme partout, quoi. Tu n’aimes pas la vapeur, je m’en doutais. Denis, va mettre des bûches dans le foyer. »
Il était content de la mission imposée. Il mit des morceaux de bois sec ressemblant aux os d’un mammouth. La porte du sauna s’ouvrit, grinçante : « Denis, es-tu encore là ? Peux-tu prendre ma montre, j’ai oublié de l’ôter. »
Il accourut et, visant mal dans la pénombre, saisit par hasard le bras de Rita ; un moment, il le garda dans sa main, immobile, obéissant, chaud. Ce contact l’électrocuta. Le contour d’un corps nu dans les lueurs de la lampe le fit retenir le souffle. Rita ferma la porte avec bruit.
Cet instant suffit à Denis pour faire jaillir une fontaine de mots. Il redevint l’homme qui chante, le poète. Quelle fraîcheur dans l’existence ! Pourtant, rien de nouveau à prévoir dans leurs rapports. Il chantait le possible, c’est tout. L’intérêt de Rita pour lui était incontestable. Ce n’était pas Théodore qui l’apaiserait. Les caresses du garde-pêche s’annonçaient comme un gage pour atteindre Denis, voilà. Une sorte d’impôt. Pas trop lourd, d’ailleurs, peut-être même pas du tout.

Théodore écoutait la radio comme si de rien n’était. Il avait fabriqué un casque assurant qu’il entendait ainsi beaucoup mieux les paroles à travers le bruit des brouilleurs. Mieux : ils avaient, là-bas, assez de cervelle pour trouver une speakerine avec une voix haute et aiguë, un peu garçonne, qui perçait bien le grondement. « Eh, Théodore ! Quoi ? Alors, qu’ont-ils vu à Moscou depuis Londres ? Quoi ? Ah ? Rien de nouveau. Petit Pierre s’est fait arrêter. Ça, on l’attendait. C’est tout. Tu le connaissais ? Oui, je le connais. On ne le verra pas pendant un moment. Si eux ne nous le font pas rattraper là-bas... »
La porte grinça. Rita, enveloppée de vapeur, les cheveux tombants, lisses et brillants, se tenait sur le seuil. Ses yeux étincelaient gaiement.
« Une véritable nymphe, dit Théodore admiratif. D’abord, la reine blanche, et maintenant, une nymphe. Sirène. C’est notre tour maintenant. »
Ils se savonnaient dans le crépuscule jaunâtre. Théodore arrosa la pierre saillante du poêle, et l’eau explosa en vapeur, leur brûlant les poumons. Denis n’aimait guère ce sport national. Agacé il médisait même : voilà que toute notre cervelle s’en va avec la vapeur. « Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? » Théodore tendait l’oreille pleine d’écume. « Je sors, ça y est. Quel ennui. » Pas la peine de s’essuyer : l’air chaud le sécha dans l’instant. Il mit les bottes de feutre et les skis, tout nu, et glissa sur la glace de la baie. La vapeur montait de son corps. Dans le ciel, une bataille muette se déroulait lançant des flèches bleuâtres ; des spirales vertes tournoyaient follement. L’air glacial caressait sa peau sans pouvoir s’y accrocher. « Petit Denis, tu vas prendre froid », cria Rita le cherchant du regard dans la nuit, et elle le devinait, avec émotion, nu. S’il faisait un peu plus clair… mais comme ça, pas de honte, c’est admis, c’est bien.

Denis dormait dans le sauna refroidi et séché, bercé par l’arôme âpre des feuilles de bouleau. Théodore, content que son ami ait prévenu sa demande, accepta facilement son sacrifice. Il lui fournit un matelas rembourré du foin de l’été. Les épaules couvertes de son manteau, Denis était assis près d’une table improvisée, devant la lampe, stupéfait par l’abondance des mots. Des souvenirs. De l’amour. Ne supportant le silence solitaire, il sortit murmurant quelque chose comme « ton don fleurira… ».
L’étoile polaire, énorme, brillait. Il lui semblait devenir fort, indestructible, tel un colosse à côté de son quotidien de citadin moscovite. Mon Dieu, pensa-t-il, j’écrivais une thèse ! Quelle idiotie. Merci, Providence, tu m’as sauvé de leur harnais. Ceux qui voulaient le capturer prirent l’image des corneilles ridicules et méchantes. Ils se battent toute leur vie pour un morceau de fromage. Pour le rendre au renard, ricana-t-il.

Midi passé, Théodore et Rita se réveillèrent. Denis vit alors la fumée blanche sortir de la cheminée pour annoncer qu’il pouvait frapper à la porte. D’ailleurs, le garde-pêche déjà l’appelait : « Denis… où es-tu… viens prendre le thé. » Rita le salua avec un sourire quelque peu embarrassé, comme si quelque chose frôlant la trahison s’était passé la nuit. Elle portait un pull-over rose et un collant en laine noire. « Le costume d’arlequin te va bien », plaisanta-t-il. Elle fut soulagée ; il ne lui en voulait pas.

« Mes amis, notre déjeuner est encore à l’eau ! » Tout en plaisantant, ils entouraient la trouée. Rien ne mordait. « On dit qu’une femme à la pêche amène la malchance », dit Théodore. Soudain, Rita agita sa canne en poussant des glapissements, elle tira le fil mais un être fort vivant résistait dans les profondeurs noires, se débattant, quoique déjà prédestiné à être avalé par ces trois corps, les nourrir et les renforcer. Rita tira le fil, un museau apparut dans l’eau glaciale et cristalline. « Ça alors ! Tu as de la chance : c’est un saumon. Alors, ça ! Qui disait qu’une femme à la pêche… ? » Rita triomphait. Les cristaux blancs du givre s’accrochaient à ses cils et ses sourcils, ils brillaient.

Ils étaient bien, assis dans l’isba, autour de la table avec la gamelle de soupe fumante. L’après-midi s’étirait dans le calme. Théodore essayait d’écouter la radio, s’indignant des brouilleurs : « Dans quel pays merdique nous vivons. » Rita, près de la fenêtre, peignait une charmante petite aquarelle. Denis gribouillait, inspiré et heureux. Le soir ils sortirent et s’éloignèrent de l’île pour voir toute la coupole céleste étoilée. Ils se souvenaient des noms des constellations. « Regarde, Sirius ! Où, où ? Et voici Orion. Regardez par là, on la voit très bien, Andromède ! » La nébuleuse brillait d’un bleu magnifique.
Denis alla au sauna pour dormir, malgré les questions appuyées de Théodore, y était-il à son aise ? Ne voulait-il pas apporter son matelas et s’installer sur un banc dans l’isba, avec eux ? L’hospitalité ranimée de Théodore cachait quelque chose. Des excuses, ou peut-être des prétextes. Dans le silence nocturne Denis s’imaginait des mouvements et des bruits, là-bas, chez le garde-pêche.

« Demain, nous irons à la ville, Rita. Et moi, alors ? Vexa-t-elle. On n’a que deux paires de skis, hélas. J’ai besoin de Denis, il nous faut des céréales et des patates. Je vais essayer de trouver des skis pour toi. La prochaine expédition, nous la ferons à trois, promis. Tu n’as pas peur de rester seule ? Et la carabine est là, regarde, sur le mur. » Rita boudait : on l’abandonnait. Pour aller à la ville en ligne droite, il y a douze kilomètres. Par la neige égalisée, une heure et demi de ski. En réalité, plus longtemps, à cause de la glace nue et dure par endroits.
« Eh…! » Une voix mélodieuse les appela. Ils se retournèrent et ils virent une figure sur la côte escarpée. Rita agitait de la main. Eux aussi lui firent signe. Le crissement régulier de la neige sous les skis rappelait l’amidon écrasé dans les draps. La vapeur de la respiration sortait de leur bouche. Le garde-pêche ouvrait la marche, lourd, expérimenté. « Ici, les gens sont bien. Ils chérissent leur liberté. Beaucoup ont connu la prison, des anciens zéka. Tiens, la glace est comme polie par ici. »
Le vent emportait la neige. Les skis partaient à droite et à gauche. Et puis, la couche douce recommençait. On devinait le soleil dans le ciel laiteux. La neige était grisâtre : il gelait fort. Cependant, de grands gels en dessous de moins quarante n’étaient pas fréquents en bord de mer. Le froid mortel commençait plus loin, de l’autre côté, dans la toundra. Ce n’est pas encore la Sibérie, eh oui ! Ayant bavardé de la sorte, ils se turent, envahis par le rythme du mouvement, du craquement de la neige et des lanières de fixation.
Bonjour, Kandalakchat, ville excellente. Soufflant de la vapeur, ils montèrent sur le quai et entrèrent dans la cafétéria. Ce sont des gens forts, venus de loin, chasseurs et pionniers, se dit Denis. Il y avait cinq ou six solitaires, assis dans la salle ; fatigués par l’alcool, ils s’accrochèrent au regard des nouveaux venus pour une seconde, ne firent qu’un signe de la tête, et retournèrent à leur somnolence.

« Nathalie, ma belle, pouvons-nous laisser nos skis par ici ? Je serai ton débiteur. » L’hôtesse vérifia machinalement sa coiffure, et s’essuya rapidement les mains avec un chiffon pour leur serrer la main. Un homme sobre dans le Nord, c’était un trésor à prix d’or ! Par ici, les femmes aussi étaient fortes, endurantes. Si leur homme tombait quelque part, on leur envoyait un messager : ton mari est allongé par ici ou par là… à côté de la poste. Elle s’empressait alors de venir avec la luge, avant que la milice ne le prenne. Si la milice le trouvait la première, elle le retenait au poste, pour le faire dégriser, ça revenait cher, avec une amende en plus. Quant aux sous, on en avait peu.
« Vous n’êtes donc pas mariée, Nathalie ? » A une telle question imprévue, la serveuse s’adoucit et s’empourpra. « Regarde, Denis, quelle belle fiancée, non ? Tais-toi, Théodore, seigneur des harengs ! rétorqua-t-elle. On raconte qu’une demoiselle est venue chez toi, pas vrai ? Alors les autres n’ont pas le droit, ou quoi ? »
Nathalie sortit de derrière son zinc, comme si elle voulait épousseter les miettes des tables, elle marchait sur des talons hauts, martelant les planches ; ses jambes, on ne les voyait pas, mais on les devinait puissantes, voilà !

Théodore s’en alla signer le journal de service, Denis se promena en ville. Il passa par la poste et lut une affiche indiquant que le téléphone fonctionnait. Ensuite il trouva la librairie. La vendeuse était seule, deux écolières achetaient des cahiers. Au mur, le portrait officiel d’un camarade important. Et un autre plus petit d’un homme au regard doux, habillé à la mode d’une toute autre époque : Jules Verne. Son copain capitaine Gatteras passait, dit-on, par ici.
Quelqu’un entra dans le magasin : « Bonjour, Nadia, je t’apporte des noix de cèdre, fraîches, pleines, excellentes. M’as-tu inscrit sur la liste d’attente pour Le voyage au centre de la Terre ? Combien d’exemplaires en recevra la région ?
– Trois, dit la fille. Et le premier secrétaire du parti les veut tous.
– Comme toujours, voyons ! s’écria l’homme, désespéré. Tiens, je vois une nouvelle tête, bonjour, camarade, je suis le directeur de l’école, ainsi que de l’école technique. Je vois, que vous n’êtes pas d’ici, vous êtes du centre, n’est-ce pas ? » Denis, se dérobant, lui dit : « Je suis de passage, je dois m’en aller. »
Il n’y avait que de la neige dans les rues. Ecoute, on va au resto, d’accord ? Proposa le garde-pêche. Il y a une salle éclairée, un peu de musique. Nous dormirons à l’hôtellerie des gardes, il y a de la place. Le chef est parti à Mourmansk.

Ils commandèrent une bouteille de vin moldave et des cuisses de poulet hongrois. Des pommes frites polonaises. La glace était fabriquée sur place avec du lait importé de Lettonie. « Ici, nous avons beaucoup de froid et de neige, plaisanta Théodore. Sur la pente de la colline il y a aussi une piste de slalom internationale. Je vais te dire une chose, Denis : je tiendrai là encore une année. Ensuite je partirai. A Moscou aussi, il en faut des gardiens ! Mais le règlement est plus sévère, je n’aurai pas le droit à une arme. Etre vigile n’apporte rien sauf le permis de résidence.
Tu vois Rita, qui aurait pu croire qu’elle aurait plaqué l’autre ! Est-elle amoureuse du vieux champignon que je suis ? Elle a besoin de quelque chose de solide. Des enfants. Ce n’est pas pour moi. J’ai déjà une pension à payer. A ta santé. On commande autre chose ? »

La nuit arriva d’un coup. Les fenêtres noires sans rideaux. L’appareil jouait des rythmes d’une autre époque, un fox-trot. Et même quelque chose d’audacieux aux notes américaines. Les clients venus en bottes de feutre les enlevaient et mettaient des souliers. Ils marchaient, tapant sur le sol, s’encourageant pour intervenir au milieu de la salle. On ne vendait pas de vodka ici, on l’apportait dans les poches. « Tu peux vivre chez moi autant que tu veux, dit Théodore. Rita part dans une semaine. Si je comprends bien, ta carrière est cuite. » Denis pensait qu’il devait s’éloigner des capitales pour se faire oublier. Ensuite il trouverait une place de gardien ou, plus populaire, de surveillant de chaufferie : ajouter de la pression à la vapeur s’il fallait ou, au contraire, la diminuer.
– Un excellent projet, mon petit Denis. Je propose d’aller déjà chez les gardes. Gardons un peu de place dans notre estomac : là-bas, on boit, refuser de boire avec eux revient à les vexer mortellement.

Ils marchaient. Le pied cherchait la partie ferme et dure sur le pavé. Il n’y avait pas d’éclairage. Théodore, habitué à se déplacer dans la nuit, se dirigeait vers la mer. « Attends », dit-il, puis il tourna vers un tas de neige. Denis suivit son exemple.
Se boutonnant, ils continuèrent la route. Brusquement une lumière de lampes électriques les frappa aux yeux. « Ne bougeons plus ! dit une voix ferme. Contrôle des papiers ! » Trois, quatre, cinq gars brillaient de tous leurs boutons de cuivre ; la milice sans doute. « Les gars, qu’est-ce qu’il vous prend, commença Théodore, étonné de cette descente. Nous sommes d’ici, moi-même, je suis garde-pêche, d’ailleurs, je te connais, tu t’appelles Alexandre », continua-t-il en se tournant vers un jeune milicien. « Beaucoup me connaissent, ricana le milicien, vous allez nous suivre ».
Denis n’avait pas peur mais déjà un petit froid bien connu campait dans son ventre. Tout ça était étrange. Un milicien resta avec eux, les autres partirent dans la nuit. « On va vérifier », dit-il, voyant probablement qu’ils commettaient une erreur, les citoyens n’étaient même pas ivres. Denis fit semblant de glisser et, en tombant, entraîna le gardien de la paix dans sa chute. « Ah, voilà comme tu es ! Cria-t-il se roulant dans la neige. Chien, je vais te faire chier ! Il tenait dans sa main un objet pointé vers Denis. Avancez, merde ! »

Ils plissèrent les paupières dès qu’ils traversèrent le seuil du poste. « Les citoyens urinaient sur la place Lénine, annonça le milicien couvert de neige comme un père noël éméché. C’est bien, dit le milicien de veille, profanez donc le monument. Personne n’urinait, dit Théodore. Qui pouvait voir le monument en pleine nuit ? Ensuite, il m’a poussé, dit le milicien. Ah bon ? Alors, c’est sérieux, résistance aux représentants du pouvoir ! Ivre ? Il faut vous dégriser, citoyen. Ivan, ramène-le. » A l’instant même, les miliciens avaient séparé Denis de Théodore et poussé derrière l’épaisse grille de bois. A sa rencontre montait un énorme moujik portant un tablier en cuir : « Alors, trop bu, camarade ? D’abord, on va prendre une douche. A quoi bon, esquivait Denis, je n’ai rien bu, veux-tu que je souffle ? » Le géant s’inclina vers lui, tel un cyclope au-dessus d’une brebis d’argonaute, perplexe. « Alors, délinquant ? Bon, mets-toi sur le lit. » C’était un matelas rempli de foin, déchiré au milieu. Deux ombres ronflaient dans le dortoir de la cellule de dégrisement. Denis se couvrit la tête de son manteau. L’amertume de la captivité l’empêchait de dormir. A travers l’espoir perçaient, de-ci de-là, les aiguilles de l’angoisse. Voilà comme tout est stupide. Parti, caché, piégé… Ah, ma petite Nina, je n’ai pas été juste envers toi, mille fois ! pensa-t-il se sentant envahi par une humeur testamentaire. Si je pouvais m’en aller tout de suite implorer ton pardon… Que la nuit me porte conseil !
De multiples voix le réveillèrent. Les gens gémissaient, grognaient, bougonnaient. « Lève-toi, peste, canaille », rugissait le cyclope. Il chassait les ivrognes dans la rue sous la neige n’oubliant pas de leur fourrer dans la poche l’avis d’une amende. « Vous êtes réveillé, vous aussi ? Le capitaine est arrivé pour voir votre affaire, et votre camarade aussi. » Le calme du milicien rassura Denis. Le capitaine Fakine paraissait un brave homme du recrutement post-stalinien. Il avait entendu parler de l’égalité, peut-être.
« Alors, allons-nous signer le procès-verbal de l’interrogation ? – Lequel ? S’étonna Denis. Celui-ci. » De loin, le capitaine montrait une feuille blanche. « Au soir du 15 janvier… je passais sur la place Lénine… J’ai commis une profanation du monument du fondateur de notre Etat… en accomplissant un besoin naturel d’une façon cynique… » « C’est délirant, dit Denis. L’écriture n’est pas la mienne, en plus. – Mais, vous même ne pouviez écrire, vous étiez ivre. C’est de la délinquance pure : trois ans de réclusion criminelle. – Je demande une expertise médicale », dit Denis, d’une voix fatiguée. « Quoi ? Se leva le capitaine rougissant de colère. On a appris à parler, on a fait des études ! Cria-t-il. En cellule ! » Denis tendit sa main en signe de défense : « J’irai seul, pas la peine de me forcer. » Puis, avec tout le sang-froid qui lui restait, il se tourna vers les miliciens et scanda : « A partir de ce moment – je commence une grève de la faim illimitée – en signe de protestation contre les actes illégaux – du capitaine Fakine ! »
Le capitaine tenait debout bouche bée, son hurlement lui resta en travers de la gorge. Un coup inattendu, il est vrai, européen, du jamais vu. Le silence devint religieux. « Alors, vous ne mangerez rien du tout ? Même si on vous donne du saucisson ? » Demanda le geôlier milicien, méfiant, agitant son trousseau de clefs. La serrure grinça. Le bon temps est fini, se dit-il.
Denis s’était perché sur le tabouret. Bien qu’il se fût préparé, depuis son adolescence, à ce moment fatidique, quand il vint, il ne créa que du vide teinté de désespoir. Viens, révolte, donne-moi la force ; je ne veux pas être là, ni les voir, ni leur répondre ! Ils sont dégoûtants, mais je n’ai pas de quoi les haïr.
Il examina le lieu : une demi-fenêtre déplorablement étroite, un matelas sur le lit, un seau avec un couvercle. Sur la porte, un vasistas avec une planchette en dessous. Bon, philosophe, commençons par l’ordre du jour, le mien, qu’ils ne connaissent pas. Mon libre espace à moi. Ma maison où je rentre après le travail des interrogations. Ensuite, le journal de bord. Voyons. Le 16 janvier. La clef grince dans la serrure…
En effet, elle grinça. Le garde se trouvait sur le seuil : « Le capitaine Fakine vous appelle ». La façon peu officieuse de parler alluma l’espoir. Denis fut effrayé par une telle promptitude de son être, pour sortir d’ici. Son courage, n’était-il pas trop court ? Dans le cabinet du chef milicien, Théodore l’attendait. « Le voilà, dit le capitaine détournant le regard. Vous êtes libre. » Jouant l’indifférence, Denis sortit, les jambes absentes : il volait.
La pureté blanche de la neige : il eut envie de pleurer. « Théodore, comment as-tu su trouver des paroles pour convaincre le type ? Qu’est-ce qui se passe, parle-moi ! – Je le connais, dit le garde-pêche. Un jour, je lui ai apporté un gros saumon pour la fête du Grand Octobre. Bien sûr, c’est rien, il s’en fiche, les autres aussi lui ramènent des poissons. Mais tu es venu de la capitale, et si par hasard ce saumon remonte à la surface devant ses supérieurs… Prenons les sacs à dos avec les patates, et rentrons. Rita s’inquiète je suppose. »

Les skieurs avançaient, précédés par des serpentines de neige, l’horizon devenait toujours plus opaque. Théodore skiait à son rythme, gardant la bonne direction. Ils arriveront, si Dieu le veut, avant la grande neige, celle des nuages. Le garde-pêche avait une boussole. « A mon avis il est mieux que tu partes, dit-il. Par précaution. Je te donnerai une adresse. Pars à Kem, en face des îles Solovki. Ou mieux, à Petrozavodsk. J’ai beaucoup de bonnes connaissances parmi les anciens zeka. Lorsque la tempête cessera, pars. »
« Enfin ! » cria Rita furieuse et soulagée.
Il neigea toute la nuit. Au matin, on ne devinait la fenêtre que par sa lueur bleuâtre ; la porte ne s’ouvrit pas. Ils la poussèrent à trois : « Un, deux, trois ! ça y est, on peut passer. Denis, mets l’imperméable et fonce dans la neige ! » Le capuchon sur la tête, travaillant des coudes, Denis creusa un tunnel dans la masse blanche et froide. Il sortit la tête et ferma les paupières, aveuglé : tant de lumière et de brillance ! Tout était blanc. Les troncs et les branches noires des arbres s’étaient cachés sous le givre. La blancheur du silence immuable : un temps d’éternité.
« Denis, que se passe-t-il ? Tu nous laisses là, ou quoi », héla une voix étouffée. Avec la pelle, Denis jetait de la neige des deux côtés du passage vite devenu un couloir à sa taille. La porte s’ouvrit complètement. « Hourra ! » cria Rita se jetant à son cou, joyeuse. « Tu nous as libérés, voyageur, merci, et le garde-pêche souriait. Passe-moi la pelle, j’ai envie moi aussi de m’amuser, je vais faire le pourtour. » Vers midi tout était dégagé ; le poêle allumé. Rita et Denis avaient rétabli le passage jusqu’à la trouée, retracé les pistes de promenade ; cassé des morceaux de glace presque transparents et bleuâtres. « Je ne veux pas partir, dit Rita. Mais il le faut. Il faut que tu partes, Denis, que l’histoire s’oublie. J’ai lu, je le sais : beaucoup ont sauvé leur vie en partant. »
« Evidemment, dit Théodore. Leur roue est énorme, mais lente. Nous ne voyons pas si elle roule sur toi mais elle te vise, c’est sûr. La précaution n’a fait de mal à personne. Il faut que tu partes. Partez. »
Bon, d’accord. Encore une journée, et on s’en va. La nuit, ils sortirent en ski pendant que Théodore tournait le bouton de la radio en maudissant les brouilleurs : « Canailles ! Quelle vermine. Des reptiles ! »
Le ciel nocturne menait sa bataille.
S’amusant, Rita passa sur l’arrière des skis du jeune homme et lui, agita les bras et tomba entraîné par le mouvement. Elle rit et l’aida à se relever. Une fois sur ses jambes, il retint sa main, la tira vers lui et l’embrassa. Le parfum de ses cheveux, de sa peau et l’odeur du col en fourrure de son manteau l’excita. Emus, ils ne bougeaient guère dans l’espace muet. Le noir du ciel brillait de ses étoiles, des traits bleus et verdâtres tombèrent dans la louche de la Grande Ourse.

Puis, ils retournèrent au chaud. Théodore dormait ; Rita se pelotonna près de lui. Denis s’allongea sur le banc dont le chevet joignait le leur. La radio oubliée apportait les notes rêveuses et délicates d’Orphée et Eurydice. « Denis, tu dors ? dit Rita. – Non. – A ton avis, pourquoi c’est Orphée qui doit chercher Eurydice aux Enfers, et pas le contraire? – Tout simplement parce que l’homme cherche à extraire la femme de son contexte pour la remettre dans le sien, dit Denis. Contexte, grimaça Rita, invisible. Il s’agit de l’Enfer, mon ami ! – L’Enfer est un contexte comme tout autre », parada Denis. Théodore respira bruyamment en se réveillant, et il se leva, éteignit la radio en murmurant quelque chose à propos du prix des piles.

Le matin ils buvaient du thé, lentement, insouciants. « Comme au dix-neuvième siècle, chez Tchekhov », plaisantait Denis. Visiblement, personne ne voulait s’en aller ni se séparer. « Lundi, je dois être à l’institut, absolument, dit Rita. Samedi, je pars. Décidé. J’ai des changements à faire, et beaucoup. Nous partons donc samedi à Petrozavodsk. – Ensuite, Rita continuera sur Pétersbourg puis prendra un rapide de nuit pour Moscou. »
« Je vais chercher un lièvre : j’ai vu des traces », dit Théodore.
« Tu peux me lire ce que tu écris », dit Rita. Le baiser de la veille leur avait créé un espace commun. Denis éprouvait des remords : agir ainsi sous un toit amical. Certes, leur liaison était temporaire, c’est évident, c’était une corde pour sortir Rita d’un cercle ennuyeux qui n’était pas le sien. Voilà qu’elle était un oiseau libre ; vole ! Adieu, les loisirs ennuyeux à mourir et la bouffe des apparatchiks.
Le lourd piétinement de Théodore courant devant la fenêtre. Il arracha presque la porte, pâle comme la neige, hors d’haleine : « Merde ! Il fallait disparaître le jour même! Tomber dans un piège comme ça. Abruti que je suis ! ramolli ! dissous ! »
Ils coururent sur le rivage. Dans les jumelles, on voyait la côte et devinait la route, la seule dégagée en hiver, qui s’approchait de la baie. Un fourgon était là. En file, des bonshommes descendus sur la glace avançaient en direction de l’île. Cinq ou six ? Non, quatre, à ski, bizarre. Si c’était sérieux, ils auraient pris une voiture à chenille, non? Voire un hélicoptère. « Qui sont-ils, Théodore ? – Je ne vois pas clairement ; qu’ils s’approchent. Ils ont deux heures de ski, même plus, il leur faut contourner la ravine, ce qui nous donne encore trois kilomètres. Deux heures au minimum, l’éternité. Bon, allons faire le ménage dans l’isba, pour être calme. »

Théodore sortit une boîte de fer à l’ancienne, à gâteaux jadis. « Mettez vos trucs dedans, si vous en avez. » Denis arracha quelques feuilles de son carnet et les jeta dans le feu. Théodore mit un livre dans la boîte et un paquet de feuillets. Rita sortit du papier plié. « Toi aussi ? S’étonna Théodore. Oui, des poèmes, on me les a donnés à Moscou. » Le garde-pêche alla noyer la boîte dans la neige. Jamais personne ne la trouvera. L’essentiel est qu’il la retrouve lui-même.
Sur la piste, il vit son cylindre de glace ; il fit tomber la neige. Eh, ma pauvre, toi aussi tu t’es trompée. Une hermine, recroquevillée, gelée, montrait ses dents au travers la glace. Elle n’avait pas pu en sortir en reculant. La nature ne l’a pas prévu. Une ombre de honte traversa son esprit. Et voilà, on va te faire ce que tu as fait à la bête…

Rita regardait Denis d’un œil différent. Et lui, il inspectait son intérieur. Tous ses projets s’étaient ranimés et criaient leur importance. Trop tard, mes amis. Il est stupide d’espérer encore s’installer dans un pays balte et y terminer ses études. Atteindre le diplôme.
Je suis fou, le temps passe, ils s’approchent. Le temps s’écoule comme l’eau d’un vase percé. Il coule comme le sang d’un corps. Il regarda la montre : dix minutes seulement étaient passées depuis que Théodore était accouru haletant. Oh, que c’est long, je n’en peux plus, qu’on en finisse.
Denis courut vers le poste d’observation. Rien de nouveau. Ils avançaient. Peut-être étaient-ce des chasseurs, des pêcheurs? « Théodore ! et si ce sont des pêcheurs ; nous paniquons stupidement. » Le garde ajusta ses jumelles, tourna le bouton de netteté. Ils ont des carabines… des vestes en peau de mouton lainée. Mais pourquoi pour moi, pensa Denis soudainement. La joie explosa dans son cœur, et tout de suite après, la honte lui fit rougir le visage : si ce n’était pas pour lui, c’était pour Théodore. Alors lui, Denis, serait tiré d’affaire ? Je suis un salaud, un lâche, un égoïste, un beau salaud.

« Calmez-vous, mes amis, dit Théodore, essayant lui-même de le rester. C’est un contrôle de routine, probablement, rien de plus. Bien sûr, il n’y avait jamais rien eu de tel. Rita, ma chère, peut-être, toi, tu as fait des bêtises, plaisanta-t-il. Ton mari a envoyé les soldats pour te ramener dans la tanière familiale ? – Pense pas, dit Rita. Tous disent : et bien, c’est bien qu’on sache désormais quel genre d’oiseau elle était ! Si elle partait à l’étranger avec notre cher Vladimir, qu’inventerait-elle là-bas!
Maintenant, un organisme compétent trouvera à notre enfant une compagne compétente et fidèle sur tous les articles du Questionnaire y compris l’Article Cinq. »

« Bon, on va prendre du thé. Dans les moments cruciaux il ne faut rien changer d’un poil », dit le garde mettant des tasses sur la table. La suite habituelle des gestes est un rite, une chaîne à laquelle on s’accroche, elle te tire du chaos.
« Tu es si solennel, ça me donne la chair de poule, dit Rita. Enfin, pourquoi tremblez-vous, les hommes, les moujiks adultes ! Pourquoi êtes-vous pâles ? On va vous torturer, ou quoi ? De nos jours, ils sont polis : passez, attendez ici, citoyen. Asseyez-vous. Restez assis. Dans trois ans on viendra vous chercher. Pendant ce temps-là, les amis crient partout, te défendent. Des articles dans les journaux. On s’inquiète à la Maison Blanche. Merde ! Et voilà qu’une célébrité toute faite dort sur un lit de planches. On vous parle différemment : allez-vous bien, n’êtes-vous pas trop serré dans les chaussettes toutes neuves de la Croix Rouge, notre lampe ne vous fait-elle pas mal aux yeux ? »
Rita plaisantait, espérant faire baisser la tension. Théodore sursauta, courut vers la porte, Denis aussi. Rita les suivit.

Le premier lui était connu, c’était un guide de service. Après lui, un type étrange en civil ; ses oreillettes n’étaient pas baissées, il se moquait ouvertement de la gelée. Les autres étaient armés mais le dernier tenait le bras à l’écart comme s’il traînait quelque chose. Effrayé, Théodore vit une paire de skis attelée. Ils pensaient donc repartir avec quelqu’un. Evidemment, avec Denis, lui, Théodore, avait ses skis de service.

Il lança à Denis le regard qu’un médecin adresse à un malade incurable, ne sachant pas encore quelle forme d’annonce choisir. Il lui fit signe d’approcher des jumelles. « Et alors ? –Ce type derrière… – Quoi, la carabine ? – Non, autre chose. » Denis vit et comprit. Mais il avait déjà surmonté l’angoisse, il pensait même que c’était bien et juste s’ils laissaient Théodore tranquille. Il était déjà passé par ça.
« Moi aussi, je veux voir ! Rita poussa tout le monde. Oh, quelles gueules impossibles ! D’ailleurs, le dernier est drôle. Il me fait penser à mon ex. »
« Je vous laisse, mes enfants, dit le garde-pêche. Je vais me raser et me changer. Denis, il faut que tu soignes ta barbe, toi aussi. Que tu la parfumes. Il faut vivre le moment en toute fraîcheur et en paix. Le loup humain est sensible à ça. Il est habitué à une proie tremblante, frémissante, déjà coupable parce qu’il a faim. Devant les hommes rasés et en chemise lavée, il ne sait pas toute de suite comment faire. Il va attendre les directives du Crocodile. »

« Denis, viens », dit Rita. Il la suivit, obéissant, jusqu’à la porte du sauna.
Il faisait frais à l’intérieur, dans le crépuscule malgré un losange ensoleillé sur le plancher. Elle enlaça son cou de ses bras en un geste de tendresse indicible, l’embrassant sur la bouche. Pour garder l’équilibre, il fut obligé de répondre. Je la désire ? Se demanda-t-il. Une ombre, un écho de l’ardeur d’hier. Il avait honte de sa visible indifférence devant la jeune femme lui donnant le trésor de sa chair. Il manquait d’insouciance. Suis-je déjà enchaîné ? Pourquoi je cours à leur rencontre ? Ils ne sont pas encore là, et moi, je suis déjà à eux ? Allez-vous-en, vous avez encore une heure à ramper ! Je ne me rendrai pas si facilement, je vais prendre la carabine et je tirerai. J’irai en mer et je m’enfouirai dans la neige. Cherchez alors ! Brusquement, il se rendit compte que la carabine de Théodore n’était plus à sa place, accrochée au mur.

Rita s’écarta de lui et tira son pull-over par-dessus la tête. Sa chemisette se déboutonna toute seule. Il vit les mamelons écartés se tendre. « Rita, ma joie, dit-il. Tu es mort ou quoi », dit-elle, gênée par sa réticence. Elle baissa le regard et défit sa ceinture, s’aidant d’un mouvement presque comique des cuisses. Un îlot noir et frisé merveilleux au milieu de la blancheur. L’île mystérieuse. L’île du salut.
« Il faut que je réfléchisse », dit Denis les lèvres sèches. « A-t-on le temps, » dit Rita.

Résister, c’est un dur labeur. Résister, à quoi bon ? Y a-t-il une chance de misère, une sur mille ? La fugue, seule. La cachette. Il regarda Rita d’un autre œil. Se cacher en elle, voilà ce qu’elle propose, génial ! Il caressait cette idée absurde, mais en même temps, consolante. Encore une fois, une millième fois, la vie a plus de ruse que la mort. Nous allons les mener par le bout… de leur nez !
« Et Théodore ? » dit-il d’une voix brusquement enrouée.
« Il ne viendra pas. Il m’a dit : demande au condamné son dernier désir, s’il en a un. Tu es libre, Rita. Penses-tu que je n’ai rien remarqué ? »

Il va se cacher là. Il aurait dû le comprendre plus tôt. C’est absurde, de penser ainsi, mais pas tout à fait ridicule. Il se mit sur les genoux devant elle. Près du nombril, il vit un grain de beauté, joyeux, espiègle ; sous ses doigts le corps frémissait, vibrait, s’avançait à sa rencontre.
Rita se sentit sur une cime, un paysage étrange, harmonieux s’ouvrait devant elle. Elle devint reine à cet instant. Puissamment, elle corrigeait l’imperfection du monde. Elle le possédait. Rien ne pouvait lui enlever son… prince… Ni, à lui, sa force. Il attira Rita vers le lit de peaux de mouton. Elle voyait son sourire quelque peu confus laisser la place à une gravité totale. Elle ferma les yeux, se sentant remplie de lui. Même si elle changeait brusquement d’avis, elle ne pourrait plus se libérer, le repousser, l’arrêter. Le seuil franchi, elle lui appartenait entièrement, jusqu’à l’oubli extrême, elle le savait.

Théodore, rasé et habillé de sa meilleure et unique chemise, retourna vers le tronc d’observation. Désormais il voyait très bien les quatre. Leurs visages cramoisis. En tête glissait sans doute Krappoff, l’inspecteur en chef du district. C’était un bon guide, il connaissait la ravine qui se formait le long de la côte en hiver. Derrière lui, un inconnu en civil, ha ! ha ! il avait baissé quand même les oreillettes de sa chapka, mais oui, le vaurien avait froid. Enfin les deux soldats, carabines sur l’épaule, le dernier traînait les skis pour Denis.

Le temps est venu de quitter le fretin du vivier. Il est difficile, pour la première fois, de se désunir de la liberté. Encore plus difficile, la deuxième fois. Impossible, la troisième ; la mort paraît alors la délivrance. Mais ensuite, soudainement, tout devient léger, surmontable, bénin.

« Que ce qu’ils font là, ils dorment ? Le temps de les réveiller. Les autres arriveront dans une vingtaine de minutes. Je ferai partir Rita pour une promenade à ski, elle n’a pas à se mêler de tout ça. Il est préférable qu’ils ne la voient pas. Elle est partie, c’est tout. Son nom de famille ? J’en sais rien, son prénom serait Tania, elle est venue, il me semble, de Sibérie. D’ailleurs, ils veulent Denis. Je les réveille ? Bon, encore cinq minutes. »

Dans le champ de vision des jumelles, les figures cramoisies par le froid s’agitaient en mesure, ressemblant à un bas-relief égyptien.

6.11.07

Hommage à Mallarmé

avec Marie-Claude Thébaud

27.9.07

Un destin

PDG
TGV
PDG
TGV
PDG
TGV
PDG
TGV
PDG
RPR
BNP
RDA
PDG
TGV
TGV
TGV
RDA
IVG
ADN
FBI
KGB
CIA
BBC
RTL
AFP
KGB
DST
KGB
DST
DDT
TGV
TGV
TGV
CCP
PTT
PMU
EDF
CCP
PMU
PTT
PMU
EDF
HLM
RMI
CES
PMU
CRS
RER
PMU
EDF
SDF


Paris 2002

27.1.07

Tchernobyl, prohibé en France

Tchernobyl, prohibé en France

15.12.06

Rencontre des auteurs des «Essentiels» à la rédaction de «La Vie» le 30 11

Aide mémoire
pour la rencontre des auteurs des «Essentiels»
à la rédaction de « La Vie »
le 30 novembre 2006

Beaucoup de gens d’aujourd’hui considèrent la religion comme une partie de l’héritage culturel, respectable mais « inopérante ». Plus d’une personne ici partageraient probablement cet avis. Il devient dominant ; pourtant l’église insiste sur ses relations directes avec Dieu, toujours renouvelables.

Cette déclaration se voit contredite par la pratique publicitaire de l’église qui veut créer une image séduisante, agréable, confortable de son activité et de ses représentants. Un exemple fort va illustrer ce que je veux dire. Dans les vies de Saint François disparaissent, à partir du XIX siècle, ses poux ; cependant, c’est une vérité historique que les poux étaient, pour les moines du Moyen Age, un signe du mépris pour la chaire et aussi un signe de la sainte abandon à la volonté de Dieu.

Au XIX siècle, l’Eglise avait nettoyé l’image de son saint, pour des raisons probablement hygiéniques. A la même époque la fameuse corde de chanvre du saint s’est transformé en un détail de costume tressée désormais de soie.

Cette observation va peut-être éclairer la situation actuelle. La presse qui traite des questions spirituelles se trouve dans une situation délicate voir paradoxale. Elle doit produire une marchandise, des jolies ceintures en soies, par exemple, tout en partant du chanvre de l’époque révolue.
Alors, comment faire ? La rivière est là, des milliers de personnes équipées d’assiettes et de fourchettes, attendant de consommer, se trouvent sur la côte. Seulement, manquent les pêcheurs pour attraper des poissons.

es pêcheurs peuvent avoir l’air suspect, ne pas porter de cravates ou encore ne pas être sensibles aux instruments de manipulation et de domination, auxquels nous sommes soumis tous. Ainsi on s’inquiète beaucoup des communes charismatiques, des évêques trop mondains, des moniales trop dures. Les quatre parlementaires avaient récemment beaucoup de loisirs, pour aller s’occuper d’une secte évangélique. Une speakerine TV s’était exclamé, à l’égard des enfants de la secte : Ils vivent absolument coupés du monde ! Ils ne connaissent pas le nom de Zidane ! Quant à ces 4 parlementaires, si bien encrés dans le monde, savaient-ils ce que signifiait Tabitha dans le nom de la secte ?

La religion classique a, visiblement, assez peu d’emprise sur les gens d’aujourd’hui, alors que le besoin d’une vision globale, synthétique soit satisfait par la science, plus exactement, par sa fonction fabuliste. Les mots Big Bang ne sont pas une conclusion mathématique, c’est une image, voir parabole.
Conversions des chrétiens à l’islam indiquent que le besoin d’une vision globale, religieuse du monde reste toujours là ; si elle n’est pas satisfaite par le christianisme, une autre religion, mille fois plus pauvre mais active, le dépasse puisque la température d’une foi personnelle vivante embrase beaucoup plus vite que des préceptes trop ministérielles du catéchisme.

10.11.06

Ecrivain russe face au terrorisme de l’état

Assassinat d’Anna Politkovskaïa


Il y a 15 ans, le régime soviétique a reçu un coup terrible de la part de l’histoire mais il a survécu en prenant une autre forme. Elle prend actuellement les traits toujours plus visibles d’un régime autoritaire semblable à une monarchie élective.


L’assassinat récent d’Anna Politkovskaïa confirme l’évolution. Elle est la dernière des 261 journalistes tués en Russie depuis sa libération du joug communiste en 1991. On s’étonnait de voir Politkovskaïa persister et publier, malgré des menaces et la mort de ses collègues journalistes. En partie, ceci s’explique par sa double nationalité, russe et américaine.


Un lien avec l’étranger, même des plus superflus était toujours une protection. La police secrète (Kgb, aujourd’hui Fsb) classait alors cette personne dans un autre registre, l’entourait des considérations de la haute politique. Car l’apparence était chez les communistes soviétiques d’une priorité capitale. Tuer quelqu’un, ce n’était jamais trop grave, la vie humaine en Russie ne coûte jamais très cher. Son prix s’évalue en fonction des conséquences de la perte de l’individu pour le pouvoir. Comme partout d’ailleurs. En Occident, elles peuvent être catastrophiques. En Urss, aujourd’hui, Russie, jamais.


Des éléments macabres de l’affaire apparaissent tout de suite. La journaliste a été tuée le jour de l’anniversaire de Poutine, comme si cette élimination pouvait servir de cadeau à l’ancien kagébiste. La réaction de ce dernier est étrange. Se trouvant à Dresde, à côté de la chancelière Merkel, il est obligé, à sa suite, de qualifier l’assassinat de crime. Et il ajoute : « mais l’influence politique de ses écrits était bien limitée ». Ce « mais » ambiguë, paraît être un message. Répété à volonté par la presse. De quoi et à qui ? Sans doute, aux politiciens occidentaux qui pourraient craindre l’affaiblissement du pouvoir de Poutine après un assassinat de telle envergure et d’un tel cynisme. Et ils sont en train de considérer Poutine comme le véritable propriétaire de la Russie, surtout de son gaz et de son pétrole. Le message est donc clair : n’ayez pas peur, je reste le chef. Depuis, une éloquente paire est constituée : chaque fois, parlant de la mort de Politkovskaïa, on pensera à l’anniversaire du président ; et vice versa.


Curieusement, le colonel Poutine a été suivi dans ce style de messages, par « Le Monde » qui écrivait le 11 octobre dans son éditoriale, « l’assassinat d’Anna Politkovskaïa ne peut être imputé au régime ». Cette phrase n’est pas la conclusion d’une enquête à peine commencée et dont on ne croit pas qu’elle aboutira. Est-elle une directive dans ce qu’il faut penser adressée aux futurs électeurs, libres et consciencieux, lors des élections présidentielles ? Seulement, le journal socialiste avait omis, dans son exercice poutinien, justement, cette injonction, «il ne faut pas ». Imputer, bien sûr.


La presse russe n’a pas encore de version de faits définitive. D’abord, elle parlait des cinq assaillants. On ne s’étonne pas de ce nombre même puisque l’on comprendrait les précautions prises par les tueurs de métiers: être 5, c’est presque la garantie de ne pas être liquidés trop facilement ensuite. Maintenant, la presse russe pro gouvernementale, actuellement dominante, avance un autre scénario et parle d’une mystérieuse vidéo qui aurait enregistrée une femme surveillant Politkovskaïa faisant les courses juste avant de rentrer chez elle et d’être assassinée à la porte de l’ascenseur. Une autre vidéo aurait enregistré un jeune homme qui se transformait dans les nouvelles du 25 octobre en un policier vétéran de la guerre contre les tchétchènes.


Une semaine après, le département d’état américain annonça qu’il n’entreprendra pas l’enquête sur l’assassinat parce qu’il avait eu lieu en Russie, le pays de la deuxième nationalité de la victime. Sans doute, parce que la Russie mène une petite guerre coloniale en Tchétchénie, qui a déjà l’apparence d’une guerre contre l’islamisme, « comme en Irak». Et voilà tout.


Boris Pasternak


Le cas de Politkovskaïa est impensable à l’époque de l’empire soviétique. Seulement les services de l’états disposaient de l’arme à fait, tuer quelqu’un par balle devant son ascenseur serait donner sa signature. A l’époque, le Kgb se cachait, s’il fallait, derrière les voyous armés de casse-têtes. Ainsi le poète Constantin Bogatyrev a trouvé la mort en 1976 tombé, le crâne fracturé à la porte de l’ascenseur.


L‘affaire Pasternak était plus complexe. Si vous n’avez pas lu son roman « Docteur Jivago », vous connaissez au moins le film du même titre, où le nom d’Omar Shérif qui y jouait le rôle principal bien avant qu’il ne commentait les résultats des courses de chevaux à la télévision.


Le roman de Pasternak, célèbre poète russe, avait déclenché une tempête en Union soviétique en 1958. Au pouvoir se trouvait un certain Nikita Kroutchev, un ancien collaborateur de Staline, dont la tache principale aux années 30s était la collectivisation forcée en Ukraine qui avait fait 1,5 million de paysans morts. Cependant, Kroutchev a trouvé une certaine indulgence en Occident parce que, d’une part, les paysans morts n’étaient pas ni british, ni français ; d’autre part, c’était bien Kroutchev qui avait parlé officiellement, officieusement, des crimes de Staline, confirmant en quelque sorte, ce que les gens qui voulaient savoir, savaient déjà (ce qui n’était pas une préoccupation primordiale des écrivains français comme Sartre, son groupe, et bien d’autres ).


Ceci n’empêcha pas Kroutchev de provoquer la crise cubaine en 1962 ayant installé des missiles sur l’île de Fidel Castro et, ce qui était plus sanglant encore, de tirer sur une manifestation d’ouvriers affamés à Novotcherkassk, au sud de la Russie, et de fusiller plus tard les quelques rares officiers soviétiques qui avaient refusé de tirer lors de cette manifestation.


Voilà donc le fond sur lequel s’est ajouté le nom de Pasternak. Sa principale « faute » était de raconter les événements de la guerre civile russe déclenchée par le coup d’état des communistes en 1917 qu’aujourd’hui encore, la Sorbonne nomme : « la révolution », conformément à la propagande stalinienne. Vous avez peut-être vu son fleuron, à savoir, « Le Cuirassier Potemkine » qui n’est pas trop éloigné, quant à l’hypocrisie, des fameux «villages Potemkine».


Pasternak peint un tableau où les massacres et les cruautés sont commis des deux côtés ; où les apparatchiks viennent cruellement éliminer et remplacer les cruels commissaires des premiers jours, anarchisants et disons, idéalistes.


Ainsi commençait le remplacement perpétuel propre au régime stalinien et qui continue encore d’une façon plus douce. Ce slogan politique du dictateur, « chez nous, il n’y pas d’irremplaçables », est devenu proverbial. C’est ainsi que Staline commença une réunion de son Comité Central : « Camarades, vous ne voyez plus, parmi vous, le camarade Yakovlev. Pourquoi ? Parce que camarade Yakovlev avait commis une erreur grave. Laquelle ? Je vais vous le dire. Il s’est imaginé irremplaçable. Voici une faute politique très grave ! Voilà pourquoi le camarade Yakovlev n’est plus avec nous. Camarade Petrovski, vous avez un regard inquiet. Votre conscience n’est pas calme? Pensez-vous, peut-être, d’être irremplaçable ? Non ? Cela me réjouit. Vous avez compris la leçon. Passons à notre agenda ».


Non seulement Pasternak traita la guerre civile d’une façon inacceptable ; les revues soviétiques en refusèrent la publication. Il ne se contenta pas non plus d’avoir de la compassion pour les questions de la foi chrétienne, et chacun savait que Dieu n’existait plus sans parler de l’immortalité de l’âme. Pire encore, il avait envoyé le manuscrit à l’étranger, dans un pays capitaliste, Italie, où le roman a été publié par Montadori, éditeur communiste, certes, mais trop individualiste et ambitieux ! Même Gallimard ne se permit pas d’agir sans l’avis d’une personne compétente placée suffisamment haut ! On était en guerre froide, non ? Les chars soviétiques étaient en Hongrie et en Allemagne de l’Est, n’est-ce pas?


Et puis, les calculs de ce « perfide » Pasternak, on les voit, il avait beau choisir un éditeur communiste ! Qui se moquait de la pression du Comité Central italien! Pire : l’Académie suédoise attribua à Pasternak son Prix Nobel. On raconte qu’à cette nouvelle, Kroutchev avait ouvert la bouche, pour exploser en une longue suite de mots obscènes (sachez que la suite la plus longue qui a pour nom la grande tournure de Pierre le Grand, comprend 257 mots), mais ni les mots ni la respiration ne venaient plus ! Au point que les gardiens coururent chercher un médecin.


Moi j’avais 13 ans à l’époque, et je me souviens de l’ouragan de la colère du peuple (appellation bien, très bien contrôlée). Des réunions dans les usines, dans les universités, des condamnations des plus sauvages, « comme un chien enragé », « ce laquais de l’impérialisme américain qui dénigre sa mère patrie comme un pourceau ingrat ». Le fer de lance de la classe ouvrière, – une appellation officielle, de la police secrète, – proposa d’exiler Pasternak à l’étranger.


En retenant sa famille en otages, bien sûr. Pasternak avait choisi, après deux ans d’harcèlements, de refuser le Prix Nobel. Sa lettre commença : « vu la signification attribuée à ce Prix par mes compatriotes… »


Juste après, épuisé, il mourut en 1960, à l’âge de 70 ans. Le pouvoir pouvait enfin se venger ! On arrêta la compagne du poète, Olga Ivinskaïa, – elle aura 7 ans du camp de concentration. On cherche à arrêter la fille d’Olga, presque adolescente. Le problème était qu’Irina se fiança avec un étudiant français, Georges Nivat, qui faisait ses études à Moscou. Ils devaient se marier les jours suivants… il tomba malade, à tel point qu’il n’était pas transportable à l’office soviétique de mariage. On reporte la date, mais elle fut fixée au-delà de l’expiration du visa. « Ce n’est pas grave, Monsieur Nivat, vous partez à Paris et revenez tout de suite avec la prolongation de votre visa, pour vous unir à votre bien-aimée, pour le meilleur et pour le pire. » Surtout pour le pire, évidemment.


Avez-vous déjà suffisamment saisi l’esprit de l’état soviétique pour deviner que Georges Nivat n’a jamais obtenu ce visa, une fois en dehors de l’Urss ? Quant à sa petite Irina elle fut tout de suite arrêtée pour passer trois ans dans un camp. Le projet du mariage n’a pas survécu à cette épreuve.


A l’époque de la grande terreur, avant la deuxième guerre mondiale et avant la sortie de Staline en qualité de dictateur de l’Europe de l’Est libérée du nazisme, toutes notions de résistance avaient été abolies. Comme toute la population, les écrivains aussi étaient entrés dans une pure et simple attente de l’exécution.


Maurice Blanchot qui avait consacré un merveilleux petit livre à l’attente et à l’oubli n’en parle pas, et pour cause : cette expérience ne commence qu’à partir d’une certaine inhumanité de l’état quand il devient un bourreaux collectif. La France l’évita, heureusement, au XX siècle. D’être ignorant à cet égard, c’est une chance historique.


Mandelstam


Pensons à un grand poète russe Ossipe (Joseph) Mandelstam. Suspect aux yeux de la police secrète dès les années 30s, bientôt persécuté ouvertement pour des vers trop indépendants et même attaquants, – c’est l’un des rares qui avait osé une épigramme sur Staline.


« Nous vivons sans connaître le sol sous nos pieds, nos conversations ne sont pas audibles à dix pas, et si quelqu’un a le courage de dire une phrase il se souviendra du montagnard du Kremlin… Ses gros doigts sont gras comme des vers, ses paroles sont lourdes comme des poids de marchand. Sa moustache de cafard rigole, ses bottes brillent! Autour de lui, une bande des chefs à peau dure, lui fournit un jeu de services minables. Et lui, forge ordre sur ordre, que l’on frappe sur le front, dans l’œil, dans le ventre ! Chaque exécution pour lui est une fête, avec ses gardes à poitrine robuste. »


C’était signer sa condamnation à mort. Il faut la folie d’un poète, pour se décider à une action si risquée. Il me semble que je le comprends. Toute proportion gardée, j’ai vécu une expérience semblable, avec mon pamphlet « La Tête de Lénine ». L’atmosphère peut devenir tellement étouffante, que l’on casse la vitre même au prix d’éveiller la garde. Sauf, que je n’avait pas le courage de signer mon coup de mon nom.


Arrêté en 1934, Mandelstam est exilé à Voronej, une ville de province. Il est célèbre. Il est interdit de toute publication. Sa femme Nadejda est avec lui, son prénom veut dire espérance. On ne pense pas, évidemment, qui ça se révèle plutôt être une ironie. Les trois ans terminés, il n’arrive à Moscou que pour être tout de suite arrêté de nouveau et condamné à la déportation en extrême orient, sur le bord du Pacifique, en face de l’Alaska. Les rares souvenirs des survivants parlent probablement de lui : on l’a vu malade, fiévreux, pris de folie, affamé, cherchant quelque chose de comestible dans une décharge du camp de concentration. On a jeté son cadavre dans une fosse commune, ayant attaché, selon l’usage de l’époque, à son pied une plaque d’aluminium avec le numéro du dossier. Au cas où il faudra constater et prouver la mort du détenu.


La grande veuve


Restait la veuve, Nadejda. Et voilà sa tache, sa vengeance: prolonger la vie du poète, sauver son œuvre. Car les perquisitions sont minutieuses, tout bout de papier écrit est confisqué et disparaît dans la gueule de la police secrète. Les cachettes, d’accord. Mais le risque est énorme, et toujours confirmé, d’être arraché du lieu, arrêté, déporté. Que faire avec des milliers de lignes des « Cahiers de Voronej », recherchés par tous les mouchards de l’Union soviétique? Une solution s’impose : les apprendre par cœur.


Apprendre, c’est une chose. Ne pas oublier, c’est une autre. Chaque jour, une portion doit être répétée, le lendemain, la suivante. Encore et encore et on reprend inlassablement. Ce travail commencé en 1938, perdura jusqu’en 1953, la mort de Staline et l’exécution du chef de la police secrète. Un nouveau chef, il était encore calme (jusqu’à l’affaire Pasternak…) Alors elle put coucher les vers immortels sur le papier, donner des copies aux amis sans crainte de dénonciations, trouver l’occasion de passer le manuscrit en zone libre du monde. Trois précieux volumes sont publiés en russe aux années 60s aux Etats-Unis.


J’ai eu le bonheur d’avoir l’un de ces volumes à Moscou en 1972, apporté par un jeune chercheur en littérature russe, un brillant Alain Préchac, normalien. Moi-même, officiellement universitaire, j’avais une double vie liée au Samizdat. Ce mot signifie auto-édition, parodiant un peu les appellations des éditions d’état. La poésie de Mandelstam ne m’était pas inconnue mais toujours en version clandestine, tapée à la machine à écrire ou tirée sur du papier photographique, lourd et courbant.


Harcèlement


Cette activité, le copiage et la distribution de textes interdits ou tout simplement absents, était dangereuse. Une fois ayant soupçonné quelqu’un, le Kgb commença une enquête, épaulé par une armée invisible des mouchards et par la foule des « concitoyens soviétiques honnêtes », selon la formule consacrée. Fini les purges staliniennes en masse, l’échelle de punitions était désormais adaptée. Elle allait d’un simple conseil d’un fonctionnaire du parti,à la convocation du présumé ou d’un membre de sa famille,à l’avertissement de ses patrons par le Kgb; au licenciement tout court, avec la mention spéciale dans son carnet de travail connue comme mise sur la liste noire ou encore recevoir le passeport de loup; interrogation chez le Kgb; perquisition ; filature ouverte ; coups de fil anonymes nocturnes ; harcèlements des inconnus et passages à tabac par des « voyous » ; après cette partie dite de préparation, sommation solennelle d’arrêter « l’activité antisoviétique »; enfin, l’arrestation ; procès à huit clos ; déportation en exile intérieur ; condamnation de trois à 7 ans de camp plus 5 ans d’exile en Sibérie, avec l’interdiction, à la fin du terme, de résider dans les grandes villes.


Une bifurcation capitale pouvait se produire après l’arrestation : l’orientation de l’inculpé vers un redoutable hôpital psychiatrique spécialisé d’où on ne sortait pas vivant. Il fallait devenir mondialement célèbre pour obtenir la libération.


Si je dis avoir une double vie c’est parce que la réalité soviétique était double, elle aussi. Tôt ou tard, les existences parallèles devaient se croiser. Et voilà, en 1971 ma faculté de philosophie avait reçu une lettre de la part de « l’organisme compétent » dévoilant mon « vrai visage idéologique » (son contenu ne m’était jamais révélé). Licencié, j’ai essayé de me cacher au Nord de la Russie, sur la mer Blanche. En vain. Finalement, en février 1973 le Kgb avait entrepris une attaque massive en m’interpellant et en perquisitionnant cinq habitations en une seule matinée, supposées être mes lieux de travail et de cachettes.


Après des mois de filature, je m’y attendais, et le butin des barbares se révéla mince. Ils ont saisie quand même le tome de Mandelstam qui m’avait été apporté de Paris par le couple Préchac, un trésor, en guise des honoraires de mes textes publiés dans la presse en Occident. Je n’ai jamais réussi à le récupérer malgré mes plaintes auprès du chef de la police secrète : depuis la reforme de Kroutchev, il y avait un « bureau des plaintes personnelles à l’attention du président du comité de la sécurité d’état » (Andropov pour l’instant, l’ancien « pacificateur » d’Hongrie en 1956 et futur chef, à un terme très court, de l’Urss), pour vous donner son titre complet. Le refus définitif s’est fondé sur le fait que « le livre était publié dans un pays capitaliste »…


La veuve Mandelstam


Nadejda Mandelstam est la plus heureuse des veuves, rapporte Joseph Brodsky les paroles d’Anna Akhmatova. Elle a survécu les grands purges staliniens jusqu’au jour de la gloire posthume de son mari. Toutes les attentions et les sympathies, voir les adorations des fans du poète l’ont couverte au début des années 70s.


Une chose inattendue s’est produite. La poésie d’un grand poète russe qu’elle portait dans sa mémoire, pendant 20 ans, fit son travail, nourrissant et labourant son âme et son être. La veuve s’était mise à écrire, et avait très vite enfantée deux volumes de ses souvenirs, écrits en excellente prose, pleine de saveur et de fraîcheur ! Le tableau de l’époque qu’elle avait peint, était nullement flatteur.


Certes, le siècle communiste était inhumain. Personne n’accusera tel écrivain d’avoir signé une dénonciation après quatre jours et quatre nuits de torture par l’insomnie, ou tel ingénieur en prison, ayant laissé toute sa famille, otage de la police secrète, travailler sur les armes de destruction massive voulues par Staline. Personnellement, je trouve injustes les accusations prononcées, disons, par Stravinsky dans son Hollywood où il fabriquait de la ciné musique commerciale, pour consommer mieux, à l’égard de Serge Prokofiev qui, à Moscou, fabriquait de la musique pour les films staliniens, afin de rester vivant.


C’était un siècle de misérables : le pouvoir voulait dominer le monde n’ayant rien à lui donner, les lâches cherchaient, comme ils le font encore aujourd’hui, à ménager Staline et Hitler, les peuples étaient trompés et écrasés par une cruauté inouï. C’était une catastrophe et un malheur total, le siècle où les chardons remplaçaient les roses.


D’un coup l’intelligentsia moscovite s’est détournée de la grande veuve ne pouvant pas supporter sa séance du dépouillement sans retouche. Je me souviens des exercices d’ironie à son égard, assez fades d’ailleurs. Plus rien de leur présumé héroïsme ne resta aux intellectuels. Des années durant, nous nous consolâmes par des koans de ce type : comment sortir de la cage ? Des hommes et des singes se trouvent dans une même cage dont les clefs sont entre les mains des singes. Si un homme s’empare de la clef il devient singe lui aussi. Comment sortir de la cage ?


La grande veuve avait proposé un remède puissant, un dégrisant efficace contre cette ineptie intellectuelle et émotionnelle. Evidemment, à notre festival de l’amour propre, sa voix apportait une note discordante.


Brodsky parle d’elle d’une façon émouvante, dans sa nécrologie en 1980. « Pour la dernière fois je l’ai vu le 30 mai 1972, dans une cuisine d’un appartement moscovite. C’était le soir ; assise dans l’ombre profonde projetée par un placard elle fumait une cigarette. L’ombre était si dense que l’on distinguait seulement le bout rouge de la cigarette et les deux yeux brillants. Le reste – son minuscule corps couvert d’un châle, les mains, l’ovale de son visage couleur de cendre et les cheveux cendrés, était avalé par l’obscurité. Elle ressemblait au dernier effort d’une grande flamme éteinte, à une petite braise qui, si on la touche, causera sûrement une brûlure. » (V, 124).


Procès de Brodsky


Brodsky lui-même, avant de devenir prix Nobel en 1987 et de mourir à New York en 1996, avait été condamné à 5 ans d’exile intérieur en 1964. Le procès a eu lieu à Saint-Pétersbourg, la salle était remplie des jeunes komsomols Kgb. La préparation n’était pas sans faille : Vigdorova, une journaliste sympathisante du poète, avait réussi à pénétrer dans la salle et à sténographier les trois quarts du procès jusqu’au moment où la police avait signalé l’irrégularité au président du tribunal.


– Vous, là-bas, arrêtez d’écrire ! – cria-t-il.


– Camarade président, je suis journaliste, j’écris des articles sur l’éducation de la jeunesse, j’ai besoin de ce sténogramme !


– Arrêtez, ou je vous fais sortir d’ici ! – le président avait le visage rouge sang.


Le reste du procès avait été établi grâce aux témoignages des témoins de la défense appelés à la barre mais jamais écoutés.


Brodsky avait été condamné à 5 ans d’exile au Nord de la Russie, pour ‘parasitisme social’.


Le lendemain, le sténogramme dactylographié avait pris son chemin invisible et impalpable, à travers la société soviétique, par les canaux mystérieux du Samizdat. Pour m’atteindre, à Moscou, sans connexion directe avec la journaliste, il lui avait fallut deux mois. Un ami tout ému avait frappé à ma porte, dans un village aux environs de la capitale, à 6 heures du matin. 20 pages sans intervalles, couvertes d’un texte explosif, qu’il devait rendre le soir même à une connaissance.


Que faire ? On s’affole, on tape à la machine à écrire. A minuit on a dix exemplaires (sur du papier de cigarette). L’original repart pour Moscou dans la poche de l’ami, qui court, littéralement, trois kilomètres jusqu’à la gare, pour rattraper le dernier train de banlieue. Nous étions jeunes et enthousiastes. Certes, devant nous se trouvait un mur mais quelque chose était déjà clair: leurs crimes ne passeront plus jamais sous silence. Les 20 ans qui s’en suivirent, furent remplis, essentiellement, de ce combat pour éclairer le publique.


Mon ami avait emporté l’original du sténogramme, pour le rendre, étant payé par deux exemplaires de mes dix copies : l’une pour lui, et l‘autre, pour quelqu’un de liaison, qui lui avait fournit le texte.


Quand à Brodsky, il resta en exile trois ans. Libéré ensuite, le Kgb le fit émigrer en 1972.


Kgb en France : liquidation du livre d’Alain Préchac. La Littérature soviétique. Que sais-je ? 1977, N° 1688.


Le Kgb, moteur de la répression politique à l’intérieur, voulait contrôler les antennes de la société russe à l’étranger. Voici un épisode de ses réussites en France.


Arrivé en France en 1975, avec une partie de mes archives, je collaborais avec Alain Préchac. Normalien, professeur de littérature russe et soviétique, et brillant traducteur, parmi les premiers, de Soljenitsyne. Les Presses Universitaires de France lui ont passé commande pour la fameuse série " Que sais-je ? ". Pour la première fois, un auteur très compétent et aidé de plusieurs personnes de terrain, y compris moi-même, pouvait traiter le sujet difficile et ambigu qu’était la littérature soviétique.


La nouveauté de ce livre était le ton indépendant employé pour raconter l’aventure de la littérature sous le joug communiste sans la sucrerie d’un Aragon et d’autres caïds du thème (dont le lien avec Nkvd Kgb est confirmé par des documents à la BNF, bien gardés et jamais publiés). Pour la première fois en France, les noms et les titres de multiples ouvrages furent cités, et ce bien avant que dans les autres pays. Des noms, qui sont aujourd’hui célèbres, y compris ceux d'invités du Salon du Livre de Paris de 2005...


Le livre sortit en 1977, en plein kagébisme. Poutine avait 25 ans et travaillait déjà pour la surveillance politique dans les troupes soviétiques d’occupation en Allemagne de l’Est.


En 1982, mon destin m'amena loin de la littérature, en Terre Sainte et dans les monastères de la Grande Chartreuse et du Mont Athos en Grèce. Je ne revis Alain Préchac qu'en 1997 et appris une étonnante histoire ; le Kgb avait réussi à liquider notre petit, mais précieux livre, avec l’appui des autorités françaises. Selon son information, le ministère de l’éducation avait reçu une pétition de protestation signée par les professeurs soviétiques de langue et littérature russes, en poste en France. Et un événement incroyable s’était produit : le livre fut retiré de la vente, rayé des catalogues des bibliothèques et même du catalogue de la série Que sais-je ? elle-même ! Il n’existe plus ! Sauf en édition japonaise…


Le contenu de la pétition reste inconnu du public encore aujourd’hui. Mes lettres aux intéressés n’ont pas eu de réponse, y compris celle adressée à la BNF ou encore au service juridique de la Société de Gens des Lettres dont je suis membre. Cependant, pour certains contributeurs du livre, les conséquences furent plus graves. L’un d’eux, qui figure dans le livre sous les initiales A.B., n’était autre que le littérateur moscovite Alexandre Bogoslovsky. Dès que le kagébé comprit que l’obéissance des Français dans cette affaire était acquise, il arrêta Bogoslovsky et l’envoya au Goulag pour trois ans.


Simon Bernstein


Le film de Tarkovski, Solaris, déjà très vieilli, survivra sûrement grâce une séquence avec ce nain que vous venez de voir. Son nom est Simon Bernstein, il est mort à Moscou en 1973. Le diagnostique officiel était endocardite. Il se mourrait dans un hôpital. Je suis allé le voir à plusieurs reprises. Il devenait toujours plus inquiet, exprimant sans équivoque des doutes quant au traitement de sa maladie. Avec l’aide de quelques amis, je fis venir l’un des «nôtres», un médecin de profession, en qui nous avions confiance. Il parla avec ses collègues, lu le dossier médical de Bernstein. Tout paraissait correct. Bientôt le malade mourut. Que voulez-vous ? On meurt parfois d’une endocardite. Rarement, mais ça arrive.


Pourquoi les soupçons de Simon ? Critique littéraire, responsable d’un club de jeunes auteurs, membre du parti communiste. Arrivé, en 1965, le procès de Siniavski et Daniel, condamnés à 7 et 5 ans de camp, pour avoir publié, – sous des pseudonymes, à l’étranger ! – leurs nouvelles et récits. Bernstein avait signé, comme bien d’autres, la pétition contre cette condamnation, qui visait surtout à intimider d’autres écrivains.


Non seulement il avait signé, mais il avait aussi refusé, plus tard, de rétracter. On l’avait fait venir au comité du PC de son district. Une dizaine des personnes s’étaient installées autour d’une longue table couverte de tissu rouge. La petite taille de Bernstein – souffrant d’une maladie héréditaire, la dystrophie osseuse, sa taille, à peine les cent dix centimètres, rendit la scène grotesque : les graves et solennels camarades condamnèrent sans appel un nain, juif de surcroît, dont seule la tête dépassait au dessus de la table. Triomphalement, on l’avait exclu du parti.


Bien sûr, s’ensuivirent le licenciement et l’interdiction de travailler comme animateur ou éducateur. Dans la rue, on le suivait de temps en temps. Un soir d’hiver, des voyous mystérieux l’ont attaqué et lui ont dérobé son manteau… Il gagna sa vie comme figurant au profil particulier. Ainsi il participa au film de Tarkovski, pour l’immortaliser.


Sa magnanimité et son humour, sa légèreté d’être, sa promptitude pour un geste drôle, brusque, inattendue restent dans ma mémoire. Un jour, nous étions allé à l’exposition américaine d’œuvres graphiques. La file d’attente ôtait tout espoir d’y entrer le jour même. Alors, Simon dit : – Il faut essayer autrement. – Et nous sommes allé à la sortie de la salle. S’approchant des policiers, Simon dit d’une belle basse : – Je suis en mission. Et me pointant d’un doigt : – Celui-ci m’accompagne. – Les gardiens en uniforme restèrent bouche bée, et nous passions presque en courrant craignant d’exploser de rire.


Ses obsèques se passèrent dans une ambiance kafkaïenne. Comme n’importe quel produit en Urss, acheter un cercueil n’était pas une chose facile, et encore moins d’une taille correspondante. Il n’y avait que des bières d’enfant blanches, décorées, selon usage, de dentelles. Nous, quelques amis, l’avons accompagné au crématorium. Et nous voici dans une petite salle, avec une femme robuste portant l’écharpe rouge près d’une table. Elle avança et prit immédiatement la parole.


– Camarades, dit-elle, citoyen de l’Union soviétique… (Elle consulta le dossier) Simon Bernstein nous a quitté. Je déclare la cérémonie d’adieu ouverte.


On parla longuement. Il y avait des amis modérés du défunt qui parlaient de ses tentatives d’améliorer « notre vie commune ». Les radicaux, révoltés par cette mièvrerie lancèrent la polémique évoquant le courage de Simon, et sa bravoure dans des circonstances où « certains ne pensent qu’à se sauver ».


La dame de cérémonie montrait des signes d’impatience, la file d’attente s’accumulait à l’extérieur. Enfin, les souvenirs se tarirent. La petite bière d’enfant commença à descendre la-bas. Les amis de Simon, tous poètes et artistes, se massaient autour avec une naïveté enfantine, pour y jeter un coup d’œil, comme s’il était possible de voir quoi que soit.


Dès que la terrible portière se referma derrière la bière un homme en civil qui resta tout le temps silencieux dans le coin se leva. Calme et indifférent, il fit son chemin à travers l’assemblée vers la sortie. La police secrète avait terminé de l’accompagner.


Hypothèse écolo


La mollesse du pouvoir politique actuelle ressemble à celle des années précédentes, à commencer à 1938. Inexpliquée pour l’instant, elle correspond probablement… aux années de réchauffement de la planète où le pouvoir attend la fin d’un cycle, pour passer, soulagé, au suivant.


Quand au retour au totalitarisme en Russie, nous ne voyons que les deux freins politiques montrables, à savoir : (1) procès international de quelques anciens bourreaux du régime stalinien-brejnévien-eltsinien-poutinien, disons trois des plus notoires, en souvenir de la fameuse « troïka » de juges, l’instrument favori du grand terreur; d’où s’ensuivra (2) la nécessité pour la Russie, de la loi sur la « lustration » déjà en vigueur en des pays ex-communistes de l’Est, cet à dire l’interdiction aux anciens fonctionnaires de la police secrète (p.e., Poutine) d’occuper les postes dans l’administration de la Russie.